L’augmentation de la production et de la consommation est apparue au XXe siècle comme un gage de progrès social : améliorer la satisfaction des besoins pour réduire la misère et la faim en produisant plus. Le travail humain était mis au service de ce projet productiviste illimité ; on ne se demandait pas quand on aurait atteint ces objectifs ni quand on pourrait arrêter d’en faire autant.
Or, depuis les années 1970 au moins, la prise de conscience des dégâts environnementaux de la production industrielle et la crise écologique en général montrent que « le lien entre plus et mieux est rompu », comme le formule le philosophe André Gorz. Cette croissance de la production s’est faite sur l’exploitation et la destruction des ressources environnementales et sociales – des terres, des sols, des humains. Cela met à présent en péril notre santé, l’habitabilité de nos territoires et les équilibres planétaires.
Face à cette crise écologique, un productivisme vert apparaît : il propose de trouver des solutions techniques pour compenser les dégâts socio-environnementaux ; il veut remplacer les énergies fossiles par plus de travail humain en promettant des emplois verts ; il faudrait que chacun·e travaille davantage pour continuer à produire autant. Pourtant, pourquoi continuer de produire autant de marchandises capitalistes qui nourrissent les centres logistiques et commerciaux mondiaux ? On sait que l’on pourrait mieux satisfaire nos besoins avec moins de production agricole – de meilleure qualité et sans intrants chimiques –, moins d’énergie mais plus d’isolation, moins de ressources électroniques mais plus durables, etc. C’est la logique de rentabilité capitaliste qui choisit de dégrader la qualité des biens et des services pour maximiser son taux de profit plutôt que leur utilité, et qui crée de nouvelles marchandises, indépendamment des besoins sociaux. Refuser ce productivisme vert, c’est rappeler que la transition ne sera pas une reconversion industrielle décarbonée, mais une transformation profonde de nos modes de vie et de production, vers une réduction de la production et de ses impacts socio-environnementaux négatifs, pour réorienter les efforts vers les besoins essentiels et libérer du temps en dehors de la production.
Surtout, ce productivisme vert oublie que le travail humain est aussi une ressource finie qui ne peut être exploitée indéfiniment. D’autant qu’il est déjà altéré et endommagé par divers aspects de la crise écologique. Les canicules, les pandémies, la raréfaction des ressources, les maladies physiques et mentales, elles-mêmes accrues par des facteurs environnementaux, affectent et dégradent déjà la vie des travailleurs dans leur chair, et donc leurs conditions de travail et leur productivité. L’écologie n’est pas extérieure au travail, parce qu’elle touche tous les travailleur·ses et leurs conditions de vie – de surcroît en reproduisant les inégalités socio-économiques préexistantes. La crise écologique pose une question centrale : quelle quantité de travail est nécessaire pour une société soutenable et désirable ? Comment organiser la production pour satisfaire les besoins essentiels tout en préservant les ressources et le travail humain, tant malmenés par la production capitaliste ? Face à cela, je propose de défendre la sobriété du travail.
Les risques au travail face à la crise socio-écologique
Les conditions de travail sont déjà affectées par la crise socio-écologique, qui transforme et met en péril le vécu corporel et psychique des travailleur·ses : le travail est d’abord, sur le plan matériel, l’activité d’un corps et d’un esprit dans un environnement. Les conditions de travail se sont dégradées depuis la révolution industrielle, notamment en raison de la pollution engendrée par des substances nocives (charbon, amiante, pesticides, PFAS, nucléaire) : les syndicats ouvriers se battent depuis longtemps pour faire reconnaître ces risques de santé et interdire ces substances dangereuses.
Aujourd’hui, le réchauffement climatique génère un risque supplémentaire pour la santé, à cause du stress thermique : l’augmentation des températures produit un stress pour le corps au travail et au repos, engendrant des difficultés à travailler et une baisse de la vigilance, ce qui accroît le risque d’accidents du travail, mais aussi des difficultés à se reposer. Cela crée un cercle vicieux d’affaiblissement de la force de travail. Il y a des inégalités de vulnérabilité des travailleur·ses aux épisodes caniculaires selon les métiers et leurs conditions d’exercice – les postes physiquement exigeants et les emplois exercés en extérieur sont les plus exposés. Dès lors, comment organiser un travail « robuste » capable de résister aux crises, qui permette aux travailleur·ses de se reposer pour durer et qui ne vise plus seulement à être performant à court terme ?
De façon générale, la crise écologique augmente les risques pour la santé de tous·tes, mais les inégalités d’accès aux soins rendent les classes populaires plus vulnérables. Les recherches en santé environnementale montrent les liens directs entre la dégradation de l’environnement et la santé humaine et écosystémique, notamment la pollution de l’air, de l’eau et de l’alimentation ainsi que le changement climatique et les catastrophes naturelles. La crise écologique augmente les risques et le nombre de maladies respiratoires, cardiovasculaires, de développement cognitif et neurodégénératives, mais aussi de santé mentale. Dès lors, il est vain d’espérer pouvoir augmenter les pressions matérielles sur le travail humain, déjà fragilisé par son intensification, l’augmentation des risques psychosociaux (burn-out) et des accidents du travail.
Politiser la réduction de la production
La sobriété est souvent invoquée dans les politiques publiques sous une forme punitive : diminution de la consommation de ressources, d’énergie, d’usage ou de mobilité imposées aux ménages ou aux entreprises. Il faudrait économiser des ressources pour tenter de maintenir le même niveau de production capitaliste.
Or la crise écologique invite à déplacer le regard : puisqu’il s’agit d’une crise de surproduction – on exploite trop de ressources minières, énergétiques, chimiques, on produit trop de biens, sans assurer leur durabilité ni compenser leurs effets négatifs –, ce ne sont pas seulement les consommations individuelles qu’il faut réduire, mais la masse de production consacrée à des activités nocives et superflues. Dès lors, l’idéal de sobriété du travail consiste à économiser du travail humain pour produire moins, mais mieux. Le travail est une activité matérielle qui consomme des ressources – au moins l’énergie humaine du sujet en activité. Contrairement aux autres formes de sobriété de consommation, la sobriété du travail n’est pas privative ni punitive, elle améliore la qualité de vie : en économisant des efforts humains, elle protège la santé et libère du temps en dehors de l’effort productif. Elle suppose de rompre avec l’idéologie néolibérale qui valorise l’intensité au travail et y voit un effort pour obtenir des récompenses méritées, sans interroger ce qui est produit ni à quel prix humain et écologique.
Pour choisir comment réduire la production, il faut hiérarchiser les besoins collectifs : isoler les logements plutôt que bâtir des zones d’activités commerciales, développer les transports publics plutôt que multiplier les SUV, soutenir l’agriculture vivrière biologique plutôt que les filières agro-industrielles d’exportation, favoriser la durabilité et la réparation des outils plutôt que produire des marchandises jetables et vite jetées. Dans cette perspective, le travail est considéré comme une activité qui consomme des ressources collectives, environnementales comme sociales, ce qui n’est légitime que si elle sert des besoins collectifs. Interroger le travail par rapport aux besoins, c’est interroger son contenu : n’est plus légitime toute activité qui trouve des débouchés commerciaux, mais toute activité qui satisfait un besoin collectif en minimisant ses impacts environnementaux négatifs et en maximisant ses effets positifs. Cela implique de supprimer certains secteurs de production qui seraient jugés, de façon collective et démocratique, socialement néfastes, inutiles ou non prioritaires parce qu’ils consomment des ressources et du travail humain sans répondre à des besoins sociaux essentiels. C’est le cas de l’offre destinée à une élite, pour les biens et les services de luxe, mais aussi de la publicité, qui nourrit la consommation et les inégalités sociales. Cela implique aussi de rediriger certaines compétences professionnelles vers d’autres secteurs plus utiles, selon les besoins de la transition écologique. Ainsi, les ouvriers de GKN en Italie proposent de transformer leur production, à l’origine au service du secteur automobile, vers la production de vélos-cargos ; de même que les ouvriers de l’aéronautique dans le Sud-Ouest.
Les tâches socialement utiles se déclinent en deux catégories. D’une part, les activités de soin et de reproduction de la vie, qui doivent être répétées de façon infinie pour reproduire la société : alimentation, éducation, soin domestique, environnement et social. D’autre part, les activités ponctuelles de production au service de la transition écologique qui, une fois réalisées, seront acquises, sans avoir besoin d’être reproduites, comme l’isolation d’une maison ou la construction d’un outil, qui peuvent demander de l’entretien mais non une autre production qui parte de zéro. Les premières doivent être réparties équitablement entre tous·tes, tandis que les secondes n’appellent qu’un surcroît temporaire d’effort. Or, si certaines tâches nécessitent plus de travail domestique (cuisiner, réparer plutôt que jeter), cela suppose une réduction du temps d’emploi pour libérer du temps de vie. Ce peut être un projet pour le syndicalisme : réduire le temps d’emploi de tous·tes afin de redistribuer le temps de vie, pour réduire aussi les inégalités de genre dans le travail domestique : actuellement, les femmes font ce choix individuel de réduction de leur temps de travail et en paient les conséquences en termes de revenus et de protection sociale.
Ensuite, cette sobriété se joue dans les conditions de travail : réduire la quantité – l’intensité – et le temps de travail permet de libérer du temps pour le repos, le soin et la vie collective, en améliorant la qualité de vie tout en réduisant l’empreinte écologique du quotidien. Contrairement aux préjugés des élites qui imaginent que l’augmentation du temps libre chez les classes populaires mènerait à une hausse de la consommation marchande (fast-food et centres commerciaux), plusieurs enquêtes montrent que réduire le temps de travail permet de réduire son empreinte écologique, en raison des trajets évités et des consommations d’énergie ou d’alimentation dans les bureaux.
Cette sobriété du travail, qui permet de désintensifier le travail en réduisant la charge, est le seul moyen de soigner ces « ressources humaines » pour leur permettre de durer plutôt que de les abîmer définitivement : c’est un projet écologique et social de prendre soin du travail humain, comme ressource finie et fragile, à préserver plutôt qu’à exploiter, pressuriser et jeter. En redistribuant du temps libre à tout le monde et en désintensifiant la charge de travail, cette sobriété du travail peut être l’occasion d’améliorer les conditions de vie des classes populaires, qui souffrent le plus au travail et du travail actuellement. Cette perspective écologique du travail rejoint des revendications syndicales anciennes : le droit à la santé, à un rythme soutenable et à une juste répartition des efforts entre tous. En plus de l’amélioration des conditions de travail – réduction et désintensification –, il s’agit aussi de décorréler la protection sociale de l’emploi, pour créer une protection inconditionnelle – par un revenu garanti et des services publics robustes – afin de sécuriser toutes les expériences de vie, d’autant plus fragilisées par la dégradation des conditions environnementales de santé.
Un projet syndical émancipateur
Cette discussion collective sur les finalités du travail et de la production est actuellement monopolisée par les directions et les professionnel·les de la RSE, qui imposent des stratégies sans consulter les salarié·es, souvent méprisé·es car présupposé·es indifférent·es à ces sujets, qu’il faudrait seulement « former ». Cette injonction à la formation dépolitise les transformations de la production, sans laisser d’espace aux travailleur·ses pour en discuter. C’est pourquoi les syndicats doivent se saisir des transformations écologiques du travail pour discuter des besoins sociaux, des finalités de la production, des stratégies et des bonnes allocations des ressources collectives et proposer des alternatives aux stratégies capitalistes.
Pour mobiliser les collectifs de travailleur·ses sur ces enjeux socio-écologiques, le syndicalisme peut s’inspirer des syndicalistes italiens des années 1960 qui faisaient de l’enquête ouvrière : il s’agit d’interroger, à la base, des travailleur·ses afin d’analyser leurs conditions de travail et de faire émerger des revendications communes à partir du terrain. Ainsi, le temps d’information syndicale peut être l’occasion d’interroger le contenu du travail, les finalités de la production, sa transformation socio-écologique, le pouvoir des travailleur·ses dans ce projet, pour proposer des alternatives aux stratégies des directions. Il peut mener des enquêtes sur les transformations socio-écologiques en cours du travail pour montrer les préoccupations et les idées des travailleur·ses, témoignages qui existent peu dans le débat public, plutôt monopolisé par les discours de greenwashing des directions et des services de « responsabilité sociale des entreprises », souvent cantonnés à des enjeux marginaux ou rendus impuissants par ces directions.
C’est donc un projet syndical de lutte contre les stratégies patronales qui n’intègrent pas les expériences des travailleur·ses et méprisent les connaissances du terrain, dévalorisées au nom d’une « formation » et d’une « requalification » des métiers qui se font sans les personnes concernées ; or, pour opérer cette transformation de la production, il faut mobiliser les travailleur·ses et toutes les parties concernées par la production (consommateur·ices, fournisseurs, habitant·es, à la manière des parties prenantes d’une coopérative SCIC [société coopérative d’intérêt collectif] plutôt que d’une coopérative de production SCOP [société coopérative et participative]). Le syndicalisme peut jouer un rôle d’éveilleur de conscience et de partage des transformations écologiques en cours du travail, en réunissant des travailleur·ses d’un même secteur d’activité et en favorisant les rencontres entre secteurs.
La sobriété du travail n’est donc pas une récession imposée, mais un choix politique d’émancipation, pour produire moins, vivre mieux, réduire la contrainte salariale pour libérer du temps de vie et recentrer les efforts sur les besoins essentiels. Ce choix suppose un rapport de force. Car s’opposer au projet capitaliste de croissance infinie, c’est affronter ses institutions, ses hiérarchies et ses valeurs. Le syndicalisme peut alors redevenir une force politique qui articule écologie, émancipation collective et démocratie au travail et rend juste et désirable une telle transformation sociale. La sobriété du travail trace une autre voie : non pas travailler plus pour sauver abstraitement « la planète », mais travailler moins et autrement pour la rendre habitable ; non pas sauver l’emploi pour l’emploi, mais construire une société du travail désintensifié, partagé, écologiste et socialement juste. Porté par les bases et les directions syndicales, il peut montrer l’intérêt de ces transformations socio-écologiques pour les classes populaires en les liant à l’amélioration concrète de leur vie quotidienne, par une réduction de la charge, de l’intensité et du temps du travail, par l’amélioration de la santé et par l’augmentation du temps choisi.