Le logement n’est pas une marchandise comme les autres. Il touche à ce qu’il y a de plus intime, notre espace de vie, et il est devenu le premier signe extérieur de richesse, l’un des lieux où la violence de classe s’exerce le plus durement. Le prolétaire précarisé y est rappelé chaque jour à sa condition : par l’insalubrité du logement qu’il occupe, par le loyer prohibitif qu’il verse pour ne pas finir à la rue, par le fait qu’il n’en est pas propriétaire (donc, selon le consensus bourgeois, pas chez lui), et par l’impossibilité d’en sortir que lui rappellent les simulateurs de prêt ou, plus directement encore, les banquiers. Ressource pénurique alors que vitale, le logement est l’un des terrains où se lisent le plus clairement les rapports de classe.
Sur cette question, la gauche nous semble aujourd’hui totalement perdue. Au pouvoir, elle n’a pu proposer qu’une gestion sociale-démocrate de la pénurie tout en laissant la crise se développer. Dans l’opposition, ce sujet est quasi absent de ses interventions et de ses propositions. Elle ne s’attaque jamais au mécanisme qui produit la crise : la rente. Car le problème est bien qu’une classe vit de la rente foncière et bancaire prélevée sur les habitants. En matérialistes, nous tenons le logement pour un rapport social d’exploitation, où la rente capte ce que produit le salariat.
Nous ne proposons pas ici une abolition de la propriété d’usage, mais bien de la rente immobilière. Nous poserons d’abord le constat : quarante ans de politiques qui ont fait du logement une machine à rente, et la crise qui en résulte. Nous critiquerons ensuite les fausses solutions, celles de la bourgeoisie, puis celles de la social-démocratie et de la gauche. Nous présenterons enfin les nôtres, avant de nous interroger sur ce qu’il y a à faire, ici et maintenant.
I. Le constat
1) Un historique des politiques de logement en France
Les politiques de logement en France ont suivi la dynamique globale de la lutte des classes. La phase fordiste/dirigiste d’après-guerre s’est matérialisée par un développement massif du logement social, avec un État planificateur dont la mission était de loger une main-d’œuvre de plus en plus abondante et concentrée autour des bassins industriels. La social-démocratie hégémonique concevait alors le logement comme une infrastructure productive au même titre que l’école ou l’hôpital.
Le tournant des années 1980 a frappé de plein fouet ces politiques. Face à la crise du modèle fordiste, à la désindustrialisation et au chômage de masse, l’État se désengage et, de planificateur, devient régulateur du marché du logement. En Angleterre, le « Right to Buy » de Thatcher vend le parc social à perte aux locataires, offrant l’accès à la propriété et une forme d’embourgeoisement comme horizon, tout en condamnant les classes populaires futures. En France, s’il conserve une place importante, le logement social cesse d’être une priorité nationale et cède à l’investissement privé, tandis que de nombreuses incitations fiscales sont mises en place : depuis 1986, avec les dispositifs Méhaignerie, jusqu’à nos jours, avec la loi Pinel. Cette politique s’est déployée au cours des quarante dernières années, accompagnant une financiarisation progressive du marché, une concentration toujours plus importante de la propriété, une augmentation drastique des durées d’endettement pour les propriétaires et un appauvrissement relatif des locataires. Si bien que le logement est aujourd’hui le premier poste de dépense des ménages, ponctionnant par exemple 33 % du revenu des locataires du parc privé.
2) La crise du logement en France
Longtemps larvée, cette crise est devenue explosive au tournant des années 2020. L’inflation post-Covid, aggravée par la guerre en Ukraine, a provoqué une remontée brutale des taux d’intérêt, qui a brisé net la capacité d’emprunt des ménages. Les taux des prêts immobiliers, autour de 1,2 % en 2021, ont dépassé 4 % fin 2023, et la production de crédit immobilier a été divisée par deux en un an. L’accession à la propriété, déjà difficile, est devenue un privilège d’héritiers. Du fait de ce grippage et de l’inflation, la construction s’est effondrée : 250 000 logements mis en chantier en 2024 contre 385 000 en 2022. Toute la filière sombre avec elle : on compte 17 500 défaillances d’entreprises dans l’immobilier et le bâtiment, et en particulier 1 232 agences immobilières, soit une hausse de 225 % par rapport à 2019. Ces acteurs, qui vivaient de cette rente, n’ont pas su empêcher l’effondrement du système dont ils tiraient profit.
Dans le même temps, la demande a explosé. Le marché locatif privé est saturé : obtenir un logement à louer dans une moyenne ou grande ville est aujourd’hui un parcours du combattant, avec souvent des dizaines de candidatures pour un seul logement et des exigences de ressources de plus en plus absurdes. Le parc social est également en crise : fin 2024, 2,77 millions de ménages attendaient un logement social pour seulement 384 000 attributions, le plus bas niveau depuis dix ans, soit un taux de succès de 14 %. L’attente moyenne atteint six à sept ans et jusqu’à dix ans dans les zones les plus tendues d’Île-de-France.
Au bout de cette chaîne, le mal-logement. La Fondation pour le logement (ancienne Fondation Abbé-Pierre) recense 4,2 millions de personnes mal logées et 12,3 millions de personnes fragilisées par la crise1. Le 5 novembre 2018, rue d’Aubagne, à Marseille, deux immeubles insalubres se sont effondrés, faisant huit morts dans le quartier populaire de Noailles2. Ces scandales se multiplient et touchent le parc privé comme le parc public.
Enfin, les sans-logis. La France compte 350 000 personnes sans domicile – un niveau inédit – contre 143 000 en 2012 : leur nombre a plus que doublé en une décennie. L’hébergement d’urgence, saturé, avec ses quelque 203 000 places, ne suffit plus, et près d’un million de personnes n’ont pas de logement personnel, dont les deux tiers sont hébergés de force chez un tiers.
Engels le notait dès 1872 dans La Question du logement : « Si cette crise du logement fait tant parler d’elle, c’est qu’elle n’est pas limitée à la classe ouvrière, mais qu’elle atteint également la petite bourgeoisie. » Le prolétariat est clairement la première victime de la crise actuelle, mais, en se développant, elle touche désormais jusqu’aux franges les plus aisées du salariat, notamment toute la jeunesse qui découvre qu’elle ne pourra jamais se loger correctement par son travail, même avec un salaire élevé.
Face à ce constat, deux familles de solutions dominent le débat : celles de la bourgeoisie et celles de la social-démocratie. Tout semble les opposer, mais elles ont pour point commun de laisser la rente intacte.
II. Nos critiques
1) Les solutions de la bourgeoisie
Les solutions proposées par la bourgeoisie pour régler la crise du logement sont les mêmes que partout ailleurs : faciliter la vie des rentiers pour les inciter à provoquer un « choc d’offre ». Espérant donc que les mêmes acteurs économiques, qui n’ont pas su empêcher la pénurie et qui en tirent profit, puissent la résoudre. Ainsi, tout comme les régressions du droit du travail sont censées résoudre le problème du chômage, on propose de réduire les droits des locataires pour améliorer leur situation. L’épouvantail n’est plus l’employé « invirable » ou le chômeur « assisté », mais le « squatteur ». Une grande partie de la presse bourgeoise, Le Parisien (propriété de Bernard Arnault) en tête, s’est fait une spécialité de monter en épingle des faits divers en utilisant le mot-clé choc de « squat », souvent pour décrire des situations de locataires mauvais payeurs ou de simples litiges locatifs3.
Cette propagande trouve de nombreux relais dans la bourgeoisie, mais touche aussi, de façon plus inquiétante, une grande partie de la jeunesse, y compris populaire. L’un de ses mécanismes principaux consiste à assimiler le squat, ou la présence d’un locataire mauvais payeur, à la violation de domicile, pour créer une identification : « Quelqu’un dort chez moi sans mon consentement. » Évidemment, la notion de « chez moi » utilisée ici est implicitement celle de la bourgeoisie : est chez moi non pas l’espace que j’habite, mais tout bien qui m’appartient, au regard du régime de propriété capitaliste. Tout locataire n’est alors qu’un occupant toléré tant qu’il paie son loyer. Le propriétaire, lui, se voit reconnaître le droit absolu de laisser un logement vide en pleine crise du logement.
Il est donc très clair que la question du « squat » n’est qu’un faux-nez de la bourgeoisie pour affaiblir les droits des locataires. La dernière de ces attaques en date a été portée en 2023 par le futur ministre du logement Guillaume Kasbarian, libéral revendiqué et défenseur acharné du « droit de propriété ». Sous couvert de lutte contre le « squat », les droits de tous les locataires ont été affaiblis, notamment en cas d’impayé. Cette loi crée une nouvelle infraction pénale visant les locataires en impayés, c’est-à-dire les personnes qui ne libèrent pas le logement après un jugement d’expulsion, qui sont alors passibles de 7 500 euros d’amende. Depuis, les expulsions pour des sommes dérisoires se multiplient, le cas le plus emblématique étant celui d’une locataire de Seine-Saint-Denis mise à la rue pour soixante euros manquants4.
Cette loi est symptomatique d’une offensive libérale au long cours : il est facile de la rapprocher de la loi Travail de 2016. Dans les deux cas, la réduction de la protection juridique du locataire/travailleur « invirable » est présentée comme une chance qui redonnera confiance aux bailleurs/patrons pour louer/embaucher et permettra un choc d’offres de logement/de demandes d’emploi.
Tandis que Kasbarian et ses semblables se gargarisent de l’explosion du nombre d’expulsions (donc de l’augmentation du nombre de personnes sans domicile fixe), les effets recherchés sur l’offre et la demande sont restés nuls, et la crise du logement s’est aggravée. La bourgeoisie réactionnaire conclura, in fine, que cette loi est insuffisante, et réclamera toujours plus de violence sociale – incapable de résoudre la crise.
L’une de nos premières tâches doit donc être de proposer un contre-discours clair : le squat de logement vide n’est pas notre affaire et peut, selon les cas, être perçu comme légitime. La violation de domicile est un délit grave, que personne ne défend. Quant aux loyers impayés, ils relèvent d’un autre problème encore, et ne peuvent par définition toucher que des propriétaires bailleurs. Ceux qui tentent d’identifier ces situations ou de les confondre mentent.
L’autre totem agité par la bourgeoisie pour résoudre la crise du logement est celui des « normes ». Celles-ci découleraient de l’État « socialiste » français, ou de l’Union européenne, et rendraient la construction trop complexe pour être rentable, faisant baisser l’offre. Il est utile de rappeler que les normes élémentaires en matière de logement ne viennent pas de nulle part, et que la lutte contre l’insalubrité dans une perspective de santé publique et de paix sociale, prônée par les économistes et les intellectuels bourgeois, a longtemps guidé les politiques de logement en France. Mais ces normes sont jugées « excessives » et freineraient l’offre, en sortant du marché un grand nombre de logements pourtant décents.
Le débouché politique concret de ce discours s’est matérialisé lorsque les macronistes ont cru bon d’abaisser à un mètre quatre-vingts la hauteur sous plafond requise pour qu’un logement soit jugé salubre. Si quelqu’un mesure moins d’un mètre quatre-vingts, il s’y trouvera très bien ! Ce projet, salutairement retoqué par le Conseil d’Etat, constituait une énième tentative de régression sociale de la part de la bourgeoisie. Habituellement prompts à surinterpréter les effets sur la sacro-sainte « offre » de n’importe quelle mesurette, les libéraux n’ont pas anticipé que cette loi encouragerait leurs « investisseurs » préférés à faire construire des barres entières de logements à un mètre quatre-vingts sous plafond pour y entasser des pauvres, et que les deux mètres vingt requis d’aujourd’hui pourraient devenir un luxe.
Ils pourront se donner toutes les excuses qu’ils veulent : squatteurs, normes, trop de logements sociaux, pénurie de main-d’œuvre dans le BTP, etc. L’impasse de la crise du logement s’inscrit dans une perspective plus large : la crise du mode de production et l’incapacité chronique des bourgeoisies occidentales à développer les forces productives.
2) Les solutions de la social-démocratie
À l’autre bout de l’échiquier, la social-démocratie propose exactement l’inverse : protéger les locataires au lieu de les affaiblir, étendre le parc social au lieu du parc privé. Il s’agit là de la ligne de toute la gauche de gouvernement.
a) Le logement social
La CNL (Confédération nationale du logement), principale association de défense des locataires, structurée comme un syndicat, en porte la version la plus aboutie, et a d’ailleurs rejoint le Nouveau Front populaire en juin 2024, jugeant qu’il reprenait l’essentiel de ses revendications. Son programme est cohérent : plan massif de construction publique de 250 000 logements sociaux par an, retour du logement social au rang de service public, encadrement des loyers, arrêt des expulsions et des coupures et « sécurité sociale du logement » qui mutualiserait par cotisation, sur le modèle de 1945, la protection des locataires contre les impayés5. Dans son activité militante comme dans ses réseaux lui permettant d’influencer le programme des divers partis de gauche, elle met le logement social au centre.
Sans nier son rôle primordial et ses vertus, nous nous devons de faire une critique dure du modèle du logement social. Il est lui-même en crise, avec une pénurie qui semble déjà irrattrapable, matérialisée par l’explosion des délais. Son statut de refuge aux abus d’un secteur privé devenu fou le rend de plus en plus attrayant pour les classes moyennes, et même pour une partie de la petite bourgeoisie en plein déclassement, faisant souvent partie des 70 % (!) de foyers éligibles. Les bailleurs sociaux l’ont très bien compris, et font désormais tout pour attirer ce nouveau public plus lucratif dans des immeubles sociaux de plus grand standing, négligeant de plus en plus leur tâche initiale : loger à bas prix les franges les plus exploitées et fragilisées du prolétariat.
Le principal problème de ce modèle reste celui de la dépendance à un État paternaliste. Dans les faits, on donne le pouvoir d’attribution des logements sociaux et des passe-droits à toutes sortes d’édiles bourgeois dont les objectifs et intérêts divergent. On se souvient de l’affaire Darmanin : combien d’élus utilisent leur pouvoir d’attribution comme monnaie sexuelle ? Combien de Rémi Muzeau (maire de droite de Clichy et président du bailleur social Hauts-de-Seine Habitat) ont laissé leurs milliers de locataires dépérir dans des logements indignes pendant des décennies, détournant la loi, usant de toutes sortes d’intimidations et de fausses promesses de rénovation6 ? Il ne faut pas oublier qu’un bailleur social reste un bailleur, et les organisations de défense des locataires, comme la CNL ou le DAL (Droit au logement), ont souvent fort à faire face à leurs abus.
Dans les grandes villes, le logement social est également devenu un maillon essentiel de la ségrégation sociale, et même raciale, ainsi que de la division du travail qui va avec. En toute logique, il alimente les discours de pénurie et représente la première cible de ceux qui prônent sa gestion par le racisme. Ainsi, réserver les HLM aux seuls Français est l’une des propositions phares du Rassemblement national, et la bourgeoisie réactionnaire n’est jamais en reste pour menacer d’expulsion des familles ne rentrant pas dans le rang : « délinquance », « émeutes » (à la suite d’un meurtre raciste par la police), tout y passe7. Il est aussi une condition nécessaire de l’exploitation : c’est le faible loyer qui permet le faible salaire dans les grandes villes. Le logement social devient ainsi un redoutable instrument de contrôle des forces productives et de répression : les travailleurs logeront ici, et gare à ceux qui sortent du rang. De solution provisoire pour que les plus en difficulté aient accès à un logement abordable, il devient la règle et constitue un frein à l’émancipation du prolétariat et à la maîtrise de son environnement. Le locataire HLM ne décide de rien, ni de la gestion de son immeuble, ni des travaux, ni des charges. Il subit un bailleur, certes public, comme le locataire du privé subit le sien.
b) Autres dispositifs particularistes
Face à la pénurie, la social-démocratie a aussi multiplié les dispositifs ciblés. Le droit au logement opposable (DALO) fut une réelle conquête du milieu associatif, arraché en 2007 à un gouvernement de droite grâce à la mobilisation des Enfants de Don Quichotte – et de leurs campements de sans-abri dans Paris –, du DAL et de la CNL, notamment. Cette loi fait de l’État le garant du droit au logement et ouvre un recours en justice à ceux qu’on ne reloge pas, permettant en pratique de décrocher un logement social plus rapidement pour les gens en situation de grande précarité. Mais elle ne résout pas le problème de la pénurie, et le recours au DALO n’empêche souvent pas d’attendre des années avant d’obtenir un relogement ou une place en HLM.
Les APL (aides personnalisées au logement) relèvent de la même logique : une redistribution qui tente, en vain, de pallier les contradictions du système privé. En solvabilisant la demande sans toucher à l’offre, ces aides finissent pour partie captées par les bailleurs sous forme de hausses de loyers. Idem pour l’encadrement des loyers expérimenté un peu partout sans coordination nationale. Là où il existe, le plafond est légalement obligatoire mais massivement contourné et faiblement sanctionné. Il borne le loyer du marché légal sans pour autant le rendre accessible aux plus pauvres ni créer un seul logement.
À l’instar de la CMU (Couverture maladie universelle) et de l’AME (Aide médicale d’État), ces dispositifs sont particularistes : ils identifient les victimes les plus vulnérables de la crise pour tenter de les protéger, mais entérinent la pénurie de logements sociaux et la hausse délirante des loyers du parc privé. Ils administrent les conséquences sans toucher à la cause. Nous défendons, à l’inverse, des solutions universelles, à même de résoudre la crise par une réelle bifurcation.
III. Nos solutions
1) Distribuer la propriété d’usage : pour une Banque publique du logement
Notre première proposition est de nationaliser le crédit immobilier (premier poste d’actifs des banques françaises) et de le réorienter via une Banque publique du logement. Deux missions lui incomberaient : refinancer à taux zéro les millions de ménages déjà endettés sur leur résidence principale et financer à taux zéro sur trente ans l’accession des primo-accédants. Les dizaines de milliards d’euros que la rente bancaire ponctionne chaque année sur le salariat endetté retourneraient ainsi aux travailleurs, avec un gain immédiat de pouvoir d’achat.
Cette mesure s’inspire d’expériences historiques internationales et tente de les adapter au contexte français. La Chine urbaine a généralisé un système de baux d’usage de soixante-dix ans qui a permis à 90 % des ménages urbains d’accéder à la propriété de leur logement, sur sol public. Singapour, modèle souvent ignoré, atteint un taux similaire via sa Commission du logement et du développement. Aux États-Unis, le Homeowners Refinancing Act (loi relative au refinancement des propriétaires) du New Deal a refinancé en quelques années un million de prêts en défaut. Partout où une politique sérieuse d’accession à la propriété a été menée, elle l’a été par la puissance publique contre la rente bancaire, jamais par le marché.
Nous anticipons les critiques gauchistes qui y verront une déviation petite-bourgeoise. Cette critique a été formulée par Engels dès 1872 dans La Question du logement, où il s’oppose à l’idée proudhonienne d’abolition des loyers, remplacés par un acompte sur la valeur du logement, ce qui revient à un prêt à taux zéro. Engels a vu dans cette proposition un retour en arrière – lui qui écrivait dans un contexte d’exode rural et de révolution industrielle –, où une masse de paysans et artisans devenaient locataires ouvriers. Il s’étale en diatribes contre les petits propriétaires et leur « mentalité d’esclave, bornée, obséquieuse et sournoise », les assimilant à des petits bourgeois, incapables de toute conscience révolutionnaire. Il avait raison… en 1872. Ses critiques de Proudhon ne doivent pas guider notre action aujourd’hui. Le prolétariat constitue 90 % de la société et plus de la moitié des salariés remboursent un crédit. L’apologie de la mobilité ouvrière par Engels, opposée à la sédentarité des petits propriétaires, sonne de nos jours comme un slogan néolibéral : c’est bien la mobilité forcée qui constitue l’une des formes contemporaines de l’exploitation. La stabilité résidentielle, le droit à s’enraciner et à se projeter quelque part, est aujourd’hui une conquête ouvrière à défendre. Sauf à prétendre que le prolétariat chinois ou vietnamien, propriétaire à plus de 90 % de son logement, serait en fait petit bourgeois ou n’aurait aucune potentialité révolutionnaire, ce qui est une absurdité.
Engels avait raison sur un point : distribuer uniquement la propriété sans toucher à la rente foncière revient à créer une classe de petits rentiers et à condamner les classes populaires futures, comme Thatcher l’a fait avec le Right to Buy (« droit à acheter »). C’est pourquoi notre proposition ne tient pas seule. Elle ne marche que couplée à la suivante : nous ne distribuons que la propriété du bâti. Le sol, lui, devient public.
2) Nationaliser le sol
Notre proposition est simple : nationaliser le sol, tandis que les ménages restent propriétaires de leurs murs, via des baux emphytéotiques de 99 ans transmissibles à leurs héritiers. Cette dissociation sol/bâti existe déjà à la marge en France, via le Bail réel solidaire, et structure le rapport au logement en Chine comme à Singapour. La taxe foncière sur la résidence principale, qui est par définition un impôt sur une propriété privée du sol, disparaît mécaniquement, remplacée par une redevance d’usage. Pour l’occupant, rien ne change, il garde ses murs et les transmet à ses enfants. Ce que la nationalisation du sol supprime, c’est la possibilité de spéculer sur le terrain lui-même : acheter pour revendre plus cher, ou faire payer au locataire la simple hausse des prix du quartier.
Les modalités précises de cette mesure (indemnisation des anciens propriétaires, calendrier, articulation avec les collectivités) dépassent le cadre de cet article et feront l’objet d’un travail programmatique futur. Le principe, lui, est clair : le sol doit cesser d’être une marchandise.
3) Taxer confiscatoirement la multipropriété
Une question subsiste : que faire des rentiers ? La gauche française, encore trop timide sur cette question, propose d’encadrer les loyers – donc leur rente – ou d’établir des dispositifs pour lutter contre leurs abus, comme le permis de louer. Notre objectif est tout autre : la destruction programmée des bailleurs privés professionnels en tant que catégorie sociale. À cette fin, nous proposons une taxation confiscatoire de la multipropriété.
Le principe est simple. La résidence principale et un éventuel second logement modeste sont absolument protégés. Au-delà, la taxation devient progressive et finit par atteindre des niveaux confiscatoires (10 % à 15 % annuels de la valeur du bien) pour les détenteurs de dix logements et plus. Les portefeuilles corporates seront cédés à des opérateurs publics, sociaux ou coopératifs. Pour fonctionner, cette mesure doit également s’accompagner d’une obligation de transparence fiscale pour les SCI (sociétés civiles immobilières), grâce auxquelles la majorité des multipropriétaires échappent à l’impôt. Des dispositifs de cession à l’occupant du logement, à l’État ou à un bailleur social, seront également mis en place pour faciliter le transfert de la propriété.
Accompagnées d’une politique de construction publique ambitieuse, ces mesures nous permettraient de passer de 58 % de propriétaires-occupants à 70 % à l’horizon 2037, le reste des ménages se partageant majoritairement entre logement social, locatif public direct, locatif coopératif, avec un taux de locataires du privé de moins de 5 %, contre 22 % aujourd’hui.
4) Gouvernance démocratique
Enfin, la question de la gouvernance démocratique du logement nous semble essentielle. Aujourd’hui, les copropriétés fonctionnent au suffrage censitaire. Chaque voix compte au prorata des parts détenues dans l’immeuble, et les locataires ne pèsent rien, alors que ce sont eux qui paient tout ou partie des charges et que leurs loyers financent les travaux. Nous pensons que la gestion du cadre de vie doit revenir à ceux qui y habitent et le financent, et non sur la base d’un titre de propriété. Cela inclut le niveau des charges, le vote des travaux de copropriété, l’embauche d’un concierge, d’un prestataire pour le nettoyage et toute autre question relative aux espaces communs d’un immeuble. Notre proposition est donc simple : extension de la démocratie au logement. Un occupant = une voix. Il s’agit de rendre au prolétariat la maîtrise de son environnement immédiat, chose qu’aujourd’hui même le logement social lui refuse.
5) Le programme de La France insoumise
Au regard de ces propositions pour sortir de la crise du logement, le programme de LFI nous semble correct, mais très insuffisant8. Son slogan principal porte sur le « droit au logement », et on reconnaîtra plusieurs revendications de l’association éponyme ou de la Confédération nationale du logement dans son corpus : abrogation de la loi Kasbarian, encadrement des loyers, extension de la loi SRU, « sécurité sociale du logement » avec la garantie universelle sur les loyers, réquisition des logements vacants, appel incantatoire à la relance de la construction de logements sociaux pour contenir la crise. Nous sommes bien entendu favorables à toutes ces mesures, mais ce programme ne propose qu’une administration de la crise du logement et non sa sortie.
Le plus grave de ces angles morts est commun à toute la gauche : nulle part dans ce programme n’apparaît la question du crédit immobilier. Avec un programme limité aux locataires, LFI ne semble rien avoir à dire à la moitié des salariés qui remboursent un crédit immobilier, parmi lesquels des millions de propriétaires-occupants étranglés par leur banque. La question de la propriété reste un tabou à gauche, ce qui l’empêche de mettre le logement au centre de ses préoccupations pour changer la vie du prolétariat dans son ensemble. Nous pensons que c’est là une erreur politique majeure, qui abandonne la moitié du salariat à la droite. Plus généralement, tant que LFI sera frileuse à la nationalisation des banques, elle ne pourra formuler que des demi-mesures en matière de logement.
La France insoumise propose de limiter à cinq le nombre de logements transmissibles par héritage, avec réquisition par l’État au-delà. Cette mesure peut sembler séduisante et ressemble à notre taxation confiscatoire de la multipropriété. Mais elle n’est qu’un impôt sur la mort et ne permet pas d’éteindre ici et maintenant le bailleur professionnel privé comme catégorie sociale. Nous pensons qu’il faut rendre économiquement irrationnel le fait de tirer une rente de plus de deux logements. Leur programme ne propose pas non plus de plan clair pour démanteler la rente foncière, et en reste à des incantations non chiffrées et non financées de reprise par des « organismes de foncier solidaire ».
En un mot : LFI défend les locataires quand nous voulons qu’il n’y en ait plus ou presque. Nous ne sommes pas hostiles au locatif public et pensons qu’il doit massivement se développer, mais nous voulons tendre vers une société où 70 % des ménages ou plus sont propriétaires-occupants de leurs murs, sur sol public, avec abolition de la rente bancaire et de la rente foncière, tandis que LFI ne propose pour l’instant qu’une gestion de la pénurie. Nous pensons le parti de la gauche de rupture capable de se consolider sur cette question et appelons toutes les organisations susceptibles d’influencer leur volet logement à les pousser à se radicaliser. Nous jugeons notre programme réaliste, adéquat à la crise actuelle et compatible avec la prise de pouvoir d’une gauche radicale résolue à la bifurcation. Sa construction est un premier pas vers notre objectif : faire du logement une préoccupation centrale de l’extrême gauche et de la gauche, comme emblème des contradictions du capitalisme et de la nécessité de son dépassement.
6) Que faire ici et maintenant ?
Au-delà du programme, des questions électorales, de la possibilité ou non d’une radicalisation de LFI ou de l’émergence d’une autre organisation de gauche radicale, les luttes sur la question du logement restent essentielles. Au moment de la finalisation de cet article, le Droit au logement organise un campement des mal-logés devant l’Hôtel de Ville de Paris pour protester contre l’inaction de la mairie en matière de production et d’attribution de logements sociaux9. Cette organisation, qui se présente comme un syndicat de locataires, est à la pointe de la défense des sans-abri, des mal-logés, des sans-papiers. Elle s’intéresse de plus en plus aux questions d’abus des bailleurs du parc privé, mettant à disposition avocats et architectes pour constituer des dossiers et apportant une aide de proximité essentielle à la réalisation de tâches administratives, comme le recours au droit au logement opposable. Partout en France, elle se mobilise contre les expulsions, organisant des piquets, mettant la pression aux mairies, avec des résultats souvent fructueux10. Elle est une excellente voie d’entrée dans le militantisme sur les questions de logement, et nous encourageons chaudement nos lecteurs à la rejoindre. Quelles que soient vos qualifications, votre aide sera précieuse, vous serez accueilli, mobilisé à la mesure de votre temps et de vos moyens, et formé.
Plus globalement, nous pensons que la question des abus des bailleurs sociaux ou privés doit être investie massivement, sur le terrain et en ligne. L’une des premières déclarations de Bally Bagayoko après son élection a été de dénoncer l’insalubrité d’une grande partie du parc social, images à l’appui11. Lors de sa campagne pour la mairie de Paris, Sophia Chikirou a proposé la création d’une « brigade du logement », pour aller directement contrôler les abus au lieu d’attendre qu’ils soient dénoncés par les locataires, qui ne sont souvent même pas au courant de leurs propres droits – mesure réappropriée par Emmanuel Grégoire, dont nous jugerons en temps voulu de l’application. Ces initiatives politiques vont dans le bon sens, mais elles doivent s’accompagner d’un mouvement social massif. La question du squat est vitale et doit être réinvestie. À Marseille, la multiplication des opérations anti-boîte à clé spontanées contre la location type Airbnb a finalement poussé la mairie à faire de même12. Reste à les copier à Paris et dans d’autres grandes villes gangrenées par le logement touristique. Les droits concrets des locataires (encadrement des loyers dans certaines zones, astuces pour garder sa caution, mise en demeure d’un propriétaire d’effectuer des travaux vitaux, relogement en cas d’insalubrité, consigne du loyer à la Caisse des dépôts…) doivent faire l’objet d’un travail de vulgarisation populaire massif.
Mais la moitié du salariat que nous voulons reconquérir, elle, n’a pas de DAL. Le propriétaire-occupant étranglé par sa banque ; le ménage menacé de saisie pour quelques mensualités ; l’accédant modeste coincé dans une copropriété qui se dégrade face à des multipropriétaires : ceux-là sont seuls. Défricher ce terrain vierge est une de nos tâches. Une expulsion locative et une saisie immobilière constituent le même geste : jeter quelqu’un à la rue pour préserver une rente. Réunir le salariat nécessite de s’intéresser à l’un comme à l’autre. Il faut donc des piquets anti-saisie comme il y a des piquets anti-expulsion et faire connaître les droits des emprunteurs – souvent bafoués – comme ceux des locataires. La question des copropriétés dégradées est également à investir en priorité, puisque c’est là que le propriétaire pauvre et le locataire ont le même adversaire.
Nous l’avons vu, le logement est une composante essentielle de la lutte des classes. Il n’est pas une marchandise comme les autres. Postures défensives à tenir actuellement, distribution de la propriété, démarchandisation du sol, abolition de la rente foncière et bancaire : tant que la gauche n’aura pas fait siens tous ces axes, elle administrera la pénurie. Notre tâche est de la pousser à en sortir, pour que chacun, qu’il loue ou qu’il rembourse, soit enfin réellement chez lui.
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[https://www.fondationpourlelogement.fr/30e-rapport-sur-lÉtat-du-mal-logement-en-france-2025/]{.underline} ↩
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[https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/07/21/effondrements-de-la-rue-d-aubagne-le-parquet-de-marseille-fait-appel-un-nouveau-proces-aura-lieu-pour-15-des-16-prevenus_6622874_3224.html]{.underline} ↩
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[https://www.leparisien.fr/faits-divers/son-locataire-ne-paie-pas-son-loyer-une-proprietaire-septuagenaire-en-greve-de-la-faim-a-nantes-25-10-2025-HBKBB5YZJJF6ZCBVAAY3VCZJ2A.php]{.underline} ↩
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[https://linsoumission.fr/2024/04/16/loi-kasbarian-expulsions/]{.underline} ↩
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[https://confederationnationaledulogement.fr/securite-sociale-du-logement/]{.underline} ↩
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https://www.leparisien.fr/hauts-de-seine-92/limpression-detre-en-prison-a-asnieres-le-sentiment-dabandon-gagne-les-locataires-de-la-cite-jardin-30-10-2025-F6BKWQKY2RHFRGKTJWMA5EOD7U.php ↩
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[https://www.franceinfo.fr/faits-divers/adolescent-tue-par-un-policier-a-nanterre/mort-de-nahel-gerald-darmanin-preconise-la-fermete-systematique-dans-l-expulsion-des-emeutiers-de-leurs-logements-sociaux_6036932.html]{.underline} ↩
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[https://melenchon2027.fr/programme2025/livre/chapitre7/s5/]{.underline} ↩
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[https://www.droitaulogement.org/2026/04/campement-des-la-loge-es-en-cours-devant-lhotel-de-ville-de-paris/]{.underline} ↩
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[https://travailleur-alpin.fr/2026/04/05/grenoble-la-mobilisation-du-dal-contre-les-expulsions/]{.underline} ↩
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[https://www.instagram.com/reels/DXre86GDC3l/]{.underline} ↩
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[https://www.bfmtv.com/marseille/marseille-la-mairie-attaque-a-la-disqueuse-les-boites-a-cles-illegales-des-logements-airbnb_AV-202506170401.html]{.underline} ↩