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L'électricité n'est pas une marchandise
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12.10.2026
Ilyas & Tom - Réseau Salariat

L'électricité n'est pas une marchandise

Face à l'impasse du néolibéralisme et aux illusions du retour en arrière, il est plus que jamais nécessaire de construire une sécurité sociale de l'électricité pour reprendre le pouvoir sur la production.

La construction historique du marché de l’électricité en Europe

L’idéologie néolibérale, qui devient hégémonique1 au tournant des années 1980, se traduit par un vaste ensemble de réformes dans les années qui suivirent où, à l’intervention de l’État et de ses administrations comme acteurs dans les marchés, se substitue une dite expertise économique, éventuellement endossée par les administrations, désormais chargées d’organiser des marchés conformes à la théorie économique néo-classique. Cette fonction nouvelle de faiseur et régulateur des marchés concurrentiels, dévolue aux États et aux entités supra-étatiques (Commission européenne, notamment), passe par une importante activité réglementaire et législative. Certains juristes parlent à ce titre d’un ordre concurrentiel devenu nouveau droit constitutionnel2.

En Europe, les réformes sectorielles démarrent à partir des années 1990 dans les industries de réseaux, organisés alors comme des monopoles publics, via de nombreux dispositifs législatifs produits par la Commission européenne (CE) que les États membres sont ensuite tenus de transposer dans le droit national. Dans ce cadre, la France a pu apparaître frileuse vis-à-vis de la libéralisation imposée par la construction européenne, qui supposait le démantèlement du monopole historique d’EDF. Il s’agissait, pour la bourgeoisie française – autant ses élites administratives que ses patrons d’industrie –, de défendre l’outil de production du « champion industriel national » qui avait été mis sur pied au sortir de la Seconde Guerre mondiale, à la suite de la bataille politique des communistes.

Avant l’ouverture à la concurrence, le marché était segmenté en trois classes de consommateurs qui se distinguaient par le niveau de puissance souscrite. Le Tarif Bleu (3 à 36 kVA), le Tarif Jaune (36 à 250 kVA) et le Tarif Vert (>250 kVA). Ces Tarifs Réglementés de Vente (TRV) sont administrativement construits pour refléter les coûts complets de production, de transport, de distribution et de commercialisation supportés par l’usager·e. On parle d’empilement de coûts, théoriquement calculés pour établir un équilibre de long terme entre production et consommation, ce qui inclut les investissements de maintenance et dans les nouvelles capacités. Un seul acteur, EDF, en monopole régulé, gérait le financement, la construction, l’exploitation, le transport, la distribution, la commercialisation, le tout dans une perspective du moindre coût pour la collectivité.

Cette ingénierie d’optimisation technico-économique, qui s’amplifiera dans les années 1970, est la mise en application du programme intellectuel d’humeur technocratique élaboré par l’économiste français Maurice Allais3. Ce dernier a justement été marginalisé par les autres idéologues de l’économie, au premier chef desquels le philosophe-économiste autrichien Friedrich Hayek, pour qui le libéralisme d’ingénieur du Français, à la recherche d’un optimum économique calculé, est encore lesté de l’héritage rationaliste saint-simonien et de son mirage d’une ingénierie sociale capable de rationaliser l’économie4. Au contraire, d’après l’économie mainstream, la privatisation serait la clé de voûte5 pour tout à la fois améliorer l’efficacité, réduire la charge de la dette du secteur public, réduire l’arbitraire du politique dans les arbitrages d’entreprise, réorienter l’attention du secteur public vers les secteurs importants, élargir l’actionnariat, c’est-à-dire étendre l’illusion d’être des capitalistes6.

Il est amusant de voir comment la déclinaison de l’idéologie libérale dans le secteur de l’électricité a dans un premier temps été perçue. Le consensus économique voyait initialement l’organisation industrielle du secteur électrique comme naturellement monopolistique. La raison invoquée était que, compte tenu des spécificités techniques de l’électricité, l’ouverture au marché ferait courir le risque de pénurie tant dans l’équilibre à court terme, avec des délestages, voire des black-out ponctuels, qu’à long terme avec une situation de sous-équipement durable7. Il est plus amusant encore de voir comment, une fois l’idéologie économique dominante du secteur électrique convertie au marché, il ne fallut pas attendre très longtemps avant qu’une crise majeure ne survienne en Californie, en 2001, à la suite, justement, d’une réforme. Mais soyons rassuré·es, car la crise en Californie ne doit en rien décrédibiliser le projet libéral, nous dit sans ciller la Banque Mondial au terme d’un rapport de quarante pages8 en s’adressant aux pays en développement qui auraient certains griefs à prendre le train du nouveau capitalisme.

Ce détour historique n’est pas innocent. Il y a une homologie, bien que pour des raisons différentes, entre, d’un côté, la position des bourgeoisies britanniques sur la question de la libéralisation du secteur électrique et l’idéologie néolibérale, et de l’autre la position de la bourgeoisie française et son idéologie allaisienne. En effet, la plupart des acteurs français d’alors, sauf les groupes capitalistes clients d’EDF, les industriels, s’accordent sur le bon fonctionnement de l’organisation actuelle et interrogent la pertinence de la directive européenne d’ouverture des marchés. C’est la façon standard de présenter la position française historique dans le paysage européen. Du moins c’est une spécificité du service public à la française adossée à une rationalisation de la production.

L’histoire est en réalité un peu plus complexe, et il est nécessaire que l’on s’y attarde pour bien mettre en lumière les apories du débat actuel, qui se polarise entre dirigisme à la française et néolibéralisme européen ; entre d’un côté capitalisme d’État, c’est-à-dire hétéro-détermination du contenu de la production tenue par des bureaucraties d’État, recours à la dette, stratégie imposée par le haut, et de l’autre capitalisme financiarisé, précarisation de la situation des travailleur·euses, financiarisation du marché pour assurer la liquidité, soumission de la production à la valeur actionnariale, planification grâce à la « main invisible ».

En 1988, à travers son Internal Energy Market9, les bourgeoisies européennes se dotent d’un premier texte qui annonce le projet de création d’un marché unique où serait assuré un «level playing field», c’est-à-dire un « terrain vague » peuplé de consommateurs, où les producteurs pourront se livrer à une compétition « équitable » à l’aune du jeu capitaliste. On peut faire l’hypothèse que la bourgeoisie française a poussé pour faire éclore ce texte, à rebours du poncif d’une direction d’EDF « dernier rempart » au néolibéralisme bruxellois. En effet, l’entreprise se trouve être à l’époque en situation de surproduction importante, largement au-delà des consommations domestiques en énergie et en puissance. Cela fait suite à l’important programme industriel décidé par les élites administratives et techniques après les chocs pétroliers des années 1970. L’efficacité du dirigisme technocratique sur le plan économique ainsi que les importantes économies d’échelle permises par l’effet de série d’un programme industriel cadencé font de l’entreprise le plus grand exportateur d’électricité en Europe dès les années 198010. Or les échanges transfrontaliers étaient fondés sur des coopérations volontaires entre les capitalistes énergéticiens. EDF faisait face à d’importantes barrières et voyait des opportunités significatives de faire du profit s’envoler. Un exemple truculent de cette lutte est le blocage deux années durant dans la seconde moitié des années 1980 de la part des énergéticiens espagnols afin d’empêcher qu’EDF n’écoule son électricité au Portugal11. Les bourgeoisies allemandes étaient également craintives face à cet excès d’électricité bon marché vis-à-vis des intérêts de ses propres énergéticiens12. Ainsi, à rebours de tout ce que l’on entend aujourd’hui, il n’y a pas de positionnement essentiel de la direction d’EDF ou de l’État français vis-à-vis de la libéralisation. Seule l’analyse des intérêts en jeu permet de rendre compte des positionnements idéologiques. En l’espèce, les élites françaises poussaient de concert activement pour une ouverture partielle des marchés afin de faire jouer à plein la situation surcapacitaire d’EDF. Tout change avec la publication de la première directive en 1996.

La première directive électricité de 1996 pose trois principes d’ouverture progressive des marchés et d’interconnexion des réseaux :

(1) le démantèlement des anciens monopoles ; (2) l’ouverture progressive du segment de la fourniture ; (3) la possibilité pour les États membres de définir les « missions d’intérêt général » et les « obligations de service public » relatives à l’approvisionnement énergétique sous des conditions particulières.

Les élites françaises s’opposent avec force à la directive, notamment compte tenu du démantèlement d’EDF impliqué dans la transcription du texte de loi, en invoquant la désoptimisation technico-économique qui en découlerait. L’argument tient, mais il est selon nous insuffisant. Ce qui se joue ici est aussi la reproduction du capital bureaucratique et symbolique de ces élites, dont une sociologie historique pourrait faire apparaître une forme d’élitisme particulier qui se contente d’un salaire à cinq chiffres, mais surtout d’un monopole de la responsabilité économique sur la production de tout un secteur. De façon exemplaire, le revirement de ces élites au début des années 2000 vis-à-vis du projet de libéralisation trouve une partie de son explication dans la nécessité pour EDF d’asseoir sa domination en appui à une solide position au sein du marché intérieur européen13. Nous ne le dirons jamais assez, une socialisation n’est pas un retour à une situation où une poignée de responsables seraient éventuellement placés sous un droit de regard démocratique, via les arènes parlementaires, des conventions ad hoc ou du salariat dans les conseils d’administration. C’est un élargissement du pouvoir de décision économique à l’ensemble des travailleur·euses pour les placer en responsabilité de la production, sous contrôle démocratique.

C’est ce germe révolutionnaire, déposé dans les institutions bourgeoises de la Sécurité sociale en 1946 par Ambroise Croizat, les syndicalistes et les communistes, qui a été combattu par la classe dirigeante avec acharnement. Et c’est avec cette perspective révolutionnaire qu’il faut renouer.

Il aura fallu attendre février 2000 pour que le Parlement français vote une première loi de libéralisation. Cette loi acte l’ouverture à la concurrence sur le marché de la production ainsi que sur celui de la fourniture pour les client·es éligibles. La Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC), alors rattachée au ministère de l’Économie et des Finances, va progressivement étendre le périmètre des clients éligibles par une série de décrets, de 2000 à 2007, achevant ainsi l’ouverture des marchés à l’ensemble des consommateurs.

La loi acte aussi la création d’un gestionnaire du réseau de transport, RTE, désormais séparé de l’acteur historique EDF. Ce n’est qu’en 2008 que la séparation avec le gestionnaire du réseau de distribution, Enedis, a lieu.

Les promesses qui accompagnaient, et sont toujours brandies comme telles par les instances garantes du temple des marchés aux niveaux français et européen, sont les suivantes : une meilleure situation économique pour les consommateurs, qu’il s’agisse d’entreprises, de collectivités ou de ménages ; une main invisible censée conduire les investissements et les innovations dans les technologies en fonction de l’évolution de la conjoncture politique, géopolitique, écologique, économique. Bref, le marché était présenté comme la garantie que, pour l’électricité, tout irait pour le mieux quel que soit l’état du monde.

Il n’existe pourtant à ce jour aucun consensus scientifique fondé sur des études empiriques attestant d’économies pour les consommateurs, sans même parler du second point relatif à l’investissement dans les énergies dites « vertes » (nous y reviendrons). Il suffit de remarquer qu’aucun investissement dans de nouvelles capacités, ou une très faible minorité, ne s’est fait sans l’appui de la puissance publique pour comprendre que la main du marché se révèle en réalité très visible et fortement socialisée lorsqu’il s’agit de ses dépenses.

Le vote de la loi tient autant à des pressions européennes qu’à celles des capitalistes industriels français, pour qui la libéralisation serait synonyme d’un taux de profit accru. Pour ces derniers, l’ouverture du marché actait, même dans sa mise en œuvre minimale, la possibilité de s’approvisionner directement au prix de marché.

Ce prix de marché était fixé suivant le principe marginaliste de l’économie orthodoxe. Le prix d’un même bien sur un marché intégré est déterminé par le coût de production d’un électron supplémentaire issu de la centrale la plus chère : on parle de coût marginal de production. Cela signifiait passer d’un approvisionnement dont le coût était fondé sur des tarifs administrativement fixés à un prix marginal. Les prix de l’électricité sur les marchés de gros britanniques (libéralisés dès les années 1990) et allemands (à partir de 1998) témoignaient alors, pour les industriels, de la réussite du projet libéral.

En effet, dans la mesure où le coût des combustibles fossiles, en particulier du gaz, était relativement bas, de nombreux industriels quittent les tarifs verts pour souscrire à des offres de marché, plus compétitives, dans un contexte où la compétition entre secteurs industriels s’approfondit. Or, à partir de 2004, la réhausse des prix du gaz sur les marchés mondiaux accroît le coût d’approvisionnement en électricité des industriels passés aux offres de marché, par la mécanique marginaliste – le marginalisme étant directement implémenté dans les algorithmes de marché, d’où l’idée d’une mécanique.

S’engage alors une intense activité de lobbying des industriels, qui trouve un écho certain dans le champ politico-administratif, se méfiant initialement de la réforme libérale. D’abord, dès 2003, le représentant patronal des industriels, l’UNIDEN (Union des industries utilisatrices d’énergie), s’alarme du revirement de marché en cours, et de son aggravation potentielle liée à la création d’un marché du CO^2^. Le ministre de l’Économie et des Finances d’alors, lui-même ancien dirigeant d’un électro-intensif, est particulièrement sensible aux griefs exprimés par ses amis capitalistes, malgré les réticences de ses administrations pour une marche arrière dans la libéralisation que représenterait un retour au tarif14. L’idée selon laquelle la concurrence se traduirait par une baisse des prix est battue en brèche par une première commission administrative. Des parlementaires saisissent rapidement l’occasion de faire écho de la position des industriels dans l’arène parlementaire pour s’affirmer ou conforter une position politique opposée à la réforme libérale sectorielle.

Voté dans une loi fin 2006, le TARTAM (Tarif réglementé et transitoire d’ajustement au marché) entre en vigueur en janvier 2007. Il permet aux industriels passés aux offres de marché de retourner vers un TRVE, 30 % plus élevé que le TRVE initial, mais inférieur au prix de marché de gros. Or ce retour au tarif contrevient aux directives européennes et constitue à la fois une entrave au développement des concurrents d’EDF. Pour ces raisons, la Commission européenne engage une procédure contre la France dès juin 2007, qui trouvera son issue dans le très controversé mécanisme d’accès régulé à l’électricité nucléaire historique (ARENH) contenu dans la loi dite NOME votée en 2010.

À cette première fragilisation du projet de libéralisation, s’ajoute une seconde lame, au moment de l’ouverture des marchés aux clients particuliers en 2007. Les marchés de l’électricité sont d’emblée moins avantageux pour les petits consommateurs par rapport aux tarifs d’EDF. Direct Énergie (un concurrent d’EDF sur la fourniture, fondée par un de ces cadres dirigeants pour qui le capital économique était probablement plus important que le capital bureaucratique) dénonce en 2007 dans une saisine auprès du Conseil de la concurrence une situation de ciseau tarifaire, c’est-à-dire qu’EDF en tant que fournisseur d’électricité bénéficie d’un approvisionnement via EDF en tant que producteur à des conditions économiques beaucoup plus avantageuses que les fournisseurs qui ne disposent pas des capacités de production et doivent se fournir sur les marchés. Le Conseil de la concurrence oblige EDF à accorder un volume d’électricité à son coût de production à Direct Énergie de façon que ce concurrent puisse « contester » le tarif qui, lui, reste encore calculé à partir des coûts d’EDF.

La hausse des prix de marché de gros entre 2004 et 2008 s’est donc traduite par une paralysie de la libéralisation, le maintien du TRV comme référence pour les particuliers, et la création d’un nouveau tarif pour les industriels. La Commission européenne poursuit l’État français, considérant le TARTAM comme une aide d’État illégale. Elle évoque la menace de démanteler le parc nucléaire, dans une approche structurelle de la concurrence, ce qui est alors politiquement inacceptable15. Dans ce contexte, le gouvernement nomme fin 2008 une commission présidée par Paul Champsaur, économiste déjà intervenu dans la libéralisation des télécommunications, afin de faire émerger des solutions économiquement pertinentes et juridiquement acceptables : comprendre qui concilie les intérêts des bourgeoisies en place.

Les recommandations de la première Commission (avril 2009) sont l’abandon de tous les tarifs sauf les petits consommateurs (tarif « bleu »), et l’introduction d’un mécanisme qui donnera l’ARENH. Une seconde commission chargée de fixer le prix du mécanisme rendra son rapport en mars 2011. Entre temps, la loi NOME est adoptée en décembre 2010. Le mécanisme ARENH démarre au 1^er^ juillet 2011, dont le terme est prévu au 31 décembre 2025. La loi introduit aussi le principe de « contestabilité » implémenté dans la construction tarifaire depuis 2015. Ce principe impute l’ensemble des éventuelles flambées de prix sur les marchés de l’électricité aux consommateurs : si les tarifs d’EDF sont trop bas pour que les concurrents qui ne disposent pas des capacités de production de l’ex-monopole puissent être réellement en concurrence, un geste administratif réajuste les tarifs d’EDF, de sorte à garantir la concurrence effective. L’idéologie de marché et l’idéologie de la concurrence sont les nouvelles prothèses que l’État donne au capitalisme dans le secteur électrique néolibéralisé.

Sortir du mythe d’EDF

Se dessinent alors les appuis empiriques sans lesquels nous pouvons être pris dans les eaux du mythe d’EDF comme grand service public d’électricité, avant-garde de la révolution communiste. Il nous faut reprendre pied.

Si nous reconnaissons ce qu’a pu être historiquement EDF, en particulier sous l’impulsion du ministre communiste Marcel Paul et de son équipe, lesquels portent un projet de nationalisation de l’électricité et du gaz avec une gestion tripartite démocratique, maintenue jusqu’en 1948, si nous reconnaissons aussi l’ensemble des conquêtes, notamment le statut unifié des travailleur·euses sur le modèle de la fonction publique et le comité d’entreprise par et pour les travailleur·euses, en revanche, poser l’actuelle EDF comme une institution progressive, voire révolutionnaire, vis-à-vis d’un secteur électrique en marche forcée de néolibéralisation participe de la même mythologie contre-révolutionnaire qui fait de la Sécurité sociale actuelle une institution pacifiée, fruit d’un accord univoque entre les forces politiques après la guerre.

La mécanique de distinction est relativement similaire. Dans le contraste avec d’autres acteurs, où des intérêts capitalistes et libéraux s’expriment pleinement, une institution s’en détache et se voit de facto investie de tous les attributs à même de porter les intérêts d’une classe révolutionnaire. Il est facile de se laisser prendre à ces forces centripètes, tant les récits historiques ou les propositions alternatives sont minoritaires dans l’espace idéologique.

Plus précisément, concernant EDF, le mythe qui l’entoure repose sur un amalgame. On y mélange l’actionnariat désormais entièrement public de l’entreprise, l’héritage symbolique des grandes réalisations industrielles mises au service du développement économique national, les affrontements à propos de la régulation de l’hydraulique et du nucléaire avec l’Union européenne, ainsi que les accusations de pillage d’EDF par ses concurrents sur le marché de la fourniture d’électricité, qui vont parfois jusqu’à viser d’autres technologies, comme les énergies renouvelables, accusées elles aussi de « piller » EDF.

Pourtant, EDF demeure une entreprise dirigée par une élite, orientée vers la recherche du profit, dont le financement repose encore, à hauteur de 40 % à 60 %, sur l’endettement. C’est pourquoi, en l’état et dans la perspective portée par Réseau Salariat, un retour à un monopole public de la production et de la commercialisation, c’est-à-dire la disparition des opérateurs concurrents d’EDF sur ces segments, ne signifierait ni socialisation de l’électricité en France ni sortie du capitalisme. Les grandes déclarations critiques de la libéralisation, par exemple celles d’anciens dirigeants d’EDF lors des auditions parlementaires et sénatoriales de 2023 et de 2024, se font toujours dans un parfait évitement des questions relatives à l’organisation du travail, à la stratégie industrielle, aux modalités de financement et, plus généralement, à l’objet social de l’entreprise. Pour le dire de façon ramassée et en reprenant le mot d’ordre de la thèse de Nicolas Da Silva dans La bataille de la Sécu16, il faut sortir de l’amalgame État (bourgeois) social et la Sociale.

L’enjeu central reste celui de la souveraineté sur la production et sur ses modalités. Se limiter à des revendications prônées par certains syndicats progressistes appelant à un « grand service public de l’électricité », que ce soit au nom d’un pragmatisme supposé ou par adhésion au projet politique d’une entreprise dans laquelle une minorité décide et la majorité exécute, revient à servir les intérêts d’une bourgeoisie française dominée dans le champ économique par d’autres fractions de la bourgeoisie financière, elles-mêmes relayées par l’administration bruxelloise. Soyons clairs, nous ne voulons ni des unes – avec leurs horizons politiques – ni des autres.

Fragmentation du secteur et multiplication des intermédiaires

Faire la critique de la tendance minoritaire ne doit pas empêcher de voir la dynamique sectorielle majoritaire, dont l’horizon aujourd’hui plus que jamais est la financiarisation. Par financiarisation, il faut comprendre le moyen technique qui permet de remplir les deux conditions déterminantes de l’idéologie marchande contemporaine : la liquidité et la complétude.

La liquidité désigne la capacité universelle des acteurs de marché à conclure des transactions rapidement (vente ou achat). Que les marchés de l’électricité manquent de liquidité signifie que l’offre est faible, donc que les acteurs du marché sont en tension pour couvrir leur demande. La perception du risque de défaillance explose, en conséquence de quoi les prix flambent. L’illiquidité « physique » des marchés de l’électricité a ensuite des conséquences sur les appels de marge, sorte de règlement financier au fil de l’eau avant la date de livraison de l’électricité, et dont les montants peuvent exploser et mettre des entreprises en risque d’illiquidité, financière cette fois, si la trésorerie vient à manquer. La crise systémique est moins probable que dans le secteur financier, mais l’intervention des États, souvent passée sous les radars, reste nécessaire. Pendant ladite crise des marchés énergétiques, entre 2021 et 2023, les États européens sont venus au secours des énergéticiens, par exemple en Suisse, avec un paquet de dix milliards de francs suisses au bénéfice des industriels électriques17.

La complétude est la clé de voûte de la gouvernance néolibérale des marchés, au sens où l’entendait Michel Foucault18. Elle désigne une propriété rêvée de l’idéologie libérale consistant à croire en l’existence d’une panoplie de produits financiers permettant de couvrir l’ensemble des risques de tous les acteurs. Il faut voir ce que cette propriété a de fantasmagorique pour un système électrique où la pénétration des renouvelables intermittentes va croissante. Il s’agirait alors de couvrir l’ensemble des risques qu’un système complexe non-pilotable, sinon par la rencontre agnostique des intérêts, ouvre. Des risques essentiellement localisés côté offre, dont l’occurrence avec la pénétration des renouvelables, doublée de la variabilité climatique, va probablement augmenter. La complétude est ainsi considérée comme une facilitatrice de l’entrée de nouveaux acteurs sur des marchés tendanciellement proches de l’état de concurrence pure et parfaite.

L’ensemble des politiques publiques de construction des marchés de l’électricité en France peut être lu à l’horizon de ce duo : liquidité et complétude. Il serait trop long et fastidieux d’argumenter cette thèse, compte tenu de la technicité des mécanismes et des controverses afférentes. Contentons-nous d’évoquer trois guides pour l’action publique sur ces marchés.

Premièrement, le mécanisme de capacité. Ce mécanisme vient compenser le fait que les marchés de l’électricité sont incapables d’assouvir l’appétit de profit stable des capitalistes exploitants de centrales nécessaires pour couvrir la demande d’électricité lorsque celle-ci est forte. On parle de pointe. En langage économique, on dira que les marchés energy only sont incomplets et qu’il faut aussi rémunérer la puissance installée. En France, ce mécanisme représente de l’ordre du milliard d’euros par an. Il est ouvert y compris au parc nucléaire, alors même que sa rentabilité est largement assurée. Le mécanisme est une prérogative de RTE, d’où l’on voit au passage que les intérêts du maintien d’un système libéral s’immiscent jusque dans le cœur de métier d’une entreprise en monopole.

Deuxièmement, à la faveur de la crise de liquidité de 2021-2022 sur les marchés de l’électricité, de nombreux acteurs, dont certains proches de la fabrique des politiques publiques, ont plaidé pour une plus forte financiarisation des marchés. Il s’agit d’ingénier des produits taillés sur mesure pour couvrir le risque spécifique des acteurs, produits dérivés et autres formes d’ingénierie financière. Il faut remarquer qu’en France, dès aujourd’hui, les produits de type financier, sans contrepartie de livraison physique d’électricité, représentent la très large majorité des échanges. En outre, d’après ces évangélistes du marché, en ajoutant des produits financiers et en attirant des intermédiaires, des acteurs dont le seul objet est d’arbitrer les marchés, les opportunités d’arbitrage « disparaîtraient » tendanciellement. Cela serait la conséquence logique d’une réduction du risque. Il est entendu, dans ce récit, que l’ingénierie financière qui a conduit à la catastrophe de 2008 ne serait que le résultat des cavaleries solitaires de quelques loups aux dents longues peuplant des institutions vénérables, et non la conséquence des règles du jeu d’un champ d’activités où les comportements opportunistes et égoïstes sont structurellement récompensés.

Troisièmement, aucune ou presque nouvelle capacité de production n’a été financée sans l’appui de l’État, sous une forme ou une autre. Ces nouveaux investissements étant essentiellement des capacités renouvelables, on insiste souvent sur les mécanismes de prix garantis par lesquels les producteurs éoliens et solaires n’ont plus à se soucier de la vente de leur production et ne sont plus exposés au prix de marché, leur rémunération étant assurée en dehors des bourses de l’électricité. En période de prix élevés, les rentrées d’argent dans le budget de l’État sont alors médiatisées pour valoriser les bienfaits de ces énergies, là où, en période de prix bas, on pointe les subventions publiques à des fins politiques de discrédit de la filière. Jamais le débat ne se cristallise sur l’existence même d’un tel mécanisme, qui prolonge un cadre marchand en dépit de son incapacité à donner les bons signaux.

Concernant le nucléaire, le schéma de financement du plan de renouvellement du parc soumis à la Commission européenne est lui aussi pensé pour compenser l’incomplétude des marchés actuels, incapables de fournir les incitations nécessaires pour financer une infrastructure comme trois paires d’EPR 2.

Division du travail et concurrence entre les travailleur·euses

Au cœur des dysfonctionnements du secteur énergétique se trouve une question rarement posée frontalement, voire mise de côté volontairement : la division du travail et la perte de maîtrise des travailleur·euses sur leur propre activité. Car au-delà des mécanismes de marché ou des choix politiques, c’est dans l’organisation concrète du travail que se joue la contradiction.

Aujourd’hui, les travailleur·euses des renouvelables, par exemple, les technicien·nes, ingénieur·es, chargé·es d’affaires, exploitant·es, etc. sont pris dans une organisation où ils exécutent sans décider. Les choix structurants sont faits ailleurs, notamment par les directions, les financeurs, les contraintes de marché, les appels d’offres. Le travail devient un enchaînement d’ajustements, de contournements, d’optimisations. On ne produit pas selon ce qui serait techniquement pertinent ou écologiquement souhaitable, mais selon ce qui est finançable, vendable, autorisable.

Le rôle des ingénieur·es est particulièrement révélateur de cette contradiction. Dans les faits, beaucoup cherchent à effectuer correctement leur travail, à respecter notamment les contraintes environnementales, à concevoir des projets cohérents avec les territoires et à limiter les impacts. Mais ils sont pris dans une situation où leur capacité à vivre de leur travail dépend de la réalisation de projets, quels qu’ils soient. Si les projets ne sortent pas, il n’y a plus d’activité, plus de financements, plus de salaires. Dans ces conditions, les réglementations environnementales deviennent moins des cadres à respecter que des obstacles à contourner, à optimiser, à intégrer dans un calcul économique.

C’est donc bien un problème structurel. Tant que la production est soumise à la rentabilité, les exigences écologiques sont vécues comme des contraintes externes, et non comme des choix collectifs assumés. Les ingénieur·es ne sont pas en situation de responsabilité politique sur leur travail. Ils sont en situation d’adaptation permanente à un cadre qu’ils ne maîtrisent pas.

C’est là que la socialisation change tout. Dans un système où les salaires sont garantis, où l’activité est financée indépendamment de la vente de projets, où la production est décidée collectivement, les contraintes écologiques cessent d’être des impasses. Elles deviennent des paramètres normaux de la délibération. On peut décider de ne pas faire un projet, de le modifier, de le ralentir, sans que cela mette en danger l’existence même des travailleur·euses. La responsabilité devient réelle, et l’écologie, une revendication cohérente.

Cela suppose aussi de rompre avec une autre illusion très présente dans le secteur, celle du « marché des idées » dans les consultations publiques ou les débats énergétiques. On fait comme si la meilleure solution allait émerger d’une confrontation d’arguments, d’expertises ou de points de vue. Mais, au-delà des rapports de domination symboliques dans ces arènes (langagière, titres scolaires, etc.), cette vision oublie que les positions sont structurées au premier ordre par des intérêts matériels. Tant que les acteurs dépendent du marché pour leur survie, leurs prises de position sont contraintes par leurs modèles économiques. Il n’y a donc pas de neutralité possible et pas de délibération pure.

C’est pourquoi la question de la maîtrise du travail est centrale. Ce n’est pas seulement une question sociale, c’est une condition de possibilité d’une politique écologique cohérente. On ne peut pas demander à des travailleur.es de faire des choix écologiques contre leur propre reproduction matérielle. Il faut transformer les conditions de cette reproduction. Autrement dit, l’intérêt à ce que l’on pourrait croire être du désintérêt dans le monde capitaliste (l’écologie, la coopération) est possible dès lors que l’on ôte aux travailleur.es les œillères que son chantage leur impose.

Cela éclaire aussi le rôle des fameux syndicats patronaux (lobbys) de la filière ENR. Ils se présentent comme des défenseurs de la transition énergétique, de l’emploi, de la filière. Mais ils ne défendent in fine que les marges et les parts de marché. Lorsqu’ils parlent de « sauver la filière », ils parlent de sécuriser les conditions de rentabilité. Lorsqu’ils appellent à la stabilité réglementaire, ils parlent de visibilité pour les investisseurs. Leur horizon n’est pas la continuité du travail, ni la montée en qualification, ni la cohérence écologique. Leur horizon, c’est la survie et la croissance de leurs entreprises dans un cadre concurrentiel. En l’absence de proposition alternative concrète, l’horizon d’attente des travailleur·euses se fond, souvent par dépit (avec les maux que cela peut engendrer chez des personnes politisées à gauche), avec celui des lobbys. Ces derniers peuvent même apparaître comme des alliés – ce qu’ils sont objectivement, dans la situation actuelle et locale.

Les lobbies jouent aussi de cette inclination des travailleur·euses en se faisant les chantres du débunkage de fake news et en se confrontant à l’extrême droite anti-ENR. Ils se positionnent ainsi comme la pointe avancée du progressisme. Là où il faudrait plutôt conclure, en élargissant la focale, qu’ils reproduisent leurs intérêts de classe en tirant parti d’un alignement très local de ceux-ci, lequel permet l’apaisement social. Mais tant que la filière des renouvelables reste organisée comme un marché, les directions chercheront à maintenir l’apaisement social dans les phases hautes, puis à ajuster brutalement dans les phases basses. Les salarié·es sont toujours la variable d’ajustement. Les projets s’arrêtent, les équipes sont réduites, les compétences se perdent. Et le cycle recommence.

Construire l’alternative : du consommateur à l’usager de l’électricité

L’électricité comme besoin collectif

L’électricité occupe une place particulière et centrale dans l’économie. Produire, se déplacer, se chauffer, communiquer, se soigner, travailler dans les services ou l’industrie : tout dépend aujourd’hui d’un accès continu à l’électricité. Les scénarios énergétiques à toutes les échelles (de la maille locale à l’internationale) reconnaissent la place croissante et décisive de l’électricité comme vecteur énergétique dans la décarbonation de l’économie, déclinée dans le projet politique dit de « transition énergétique ». L’électricité ne relève donc pas d’un bien comme un autre mais d’une condition matérielle de la vie collective – autant entre humains qu’avec les non-humains, compte tenu des enjeux climatiques.

Ce caractère s’explique directement par la manière dont elle est produite et distribuée. L’électricité repose sur un système technique interconnecté, organisé en temps réel, qui fonctionne en flux continu. Les infrastructures sont lourdes, mutualisées, et le réseau relie l’ensemble des producteurs et des usagers dans un même ensemble. Chaque kilowattheure injecté dans le réseau alimente immédiatement l’ensemble du système. Il existe une mutualisation permanente entre production et consommation. L’électricité possède donc, dans sa matérialité même, un caractère déjà socialisé.

Cette organisation implique une nécessité de stabilité et de planification. Le système électrique demande des investissements à long terme, une coordination fine, une anticipation permanente des besoins. Cette planification existe déjà. Elle s’exprime à travers les trajectoires de capacité, les choix industriels, les règles de raccordement, les contraintes du réseau, les arbitrages sur les usages. Même dans le cadre actuel, l’électricité reste organisée par des décisions collectives (PPE) qui structurent l’ensemble du système.

La libéralisation a introduit des prix, des contrats, des fournisseurs, mais elle n’a pas transformé cette réalité matérielle. Elle a superposé des mécanismes de marché sur une organisation déjà socialisée. Le marché sert à répartir la valeur, à distribuer des revenus, à organiser la concurrence entre acteurs. Le fonctionnement réel du système électrique continue de reposer sur une coordination collective. Il existe donc un décalage profond entre la forme marchande et la réalité matérielle du secteur.

Ce décalage apparaît encore plus clairement du point de vue du travail. L’électricité constitue aujourd’hui une condition universelle de production. Dans une grande partie des métiers, l’activité s’arrête dès que le courant disparaît. Industrie, logistique, numérique, santé, services, agriculture, tout dépend d’un accès continu à l’électricité. Le réseau électrique structure l’ensemble de la production sociale.

C’est pour cela que les interventions sur l’électricité possèdent une portée politique immédiate. Lors des mobilisations contre la réforme des retraites, des camarades de la CGT ont mené des actions sur le réseau, avec des coupures ciblées ou des mises en gratuité. Les réactions ont été fortes, parfois très hostiles. Une partie de la population a exprimé une colère directe. Cette réaction ne s’explique pas uniquement par la gêne occasionnée. Elle révèle un rapport plus profond à l’électricité. Car, dans les faits, l’électricité est perçue comme un acquis. Son fonctionnement continu apparaît comme normal, attendu, évident. Elle est le fluide vital oublié qui supporte nos existences. Le paiement de la facture n’empêche pas cette perception, sauf lorsque celle-ci flambe. Il existe une attente sociale forte autour de l’accès permanent à l’électricité. Ce décalage entre paiement individuel et attente collective montre que l’électricité est déjà vécue comme un droit dans la pratique sociale.

On retrouve ici une contradiction centrale. L’électricité est produite collectivement, stabilisée à l’échelle d’un système par les travailleur.es RTE, et indispensable à la reproduction de la société. Dans le même temps, elle reste organisée à travers des contrats individuels et des prix. Chaque usager se retrouve face à une facture, alors que la production repose sur un système entièrement mutualisé.

Reconnaître l’électricité comme bien commun revient à prendre acte de cette réalité. Le caractère socialisé de la production, la nécessité de planification, l’usage universel dans le travail et dans la vie quotidienne, tout converge vers une même conclusion. L’organisation marchande apparaît comme un ajout institutionnel motivé par une idéologie libérale, ce qui ne correspond pas à la nature physique du système.

Socialiser l’électricité consiste donc à aligner les institutions sur cette réalité matérielle, à remettre la production sur ses pieds. Il s’agit de stabiliser et de planifier un secteur déjà structuré collectivement, et de transformer les règles qui organisent aujourd’hui la répartition de la valeur et le pouvoir sur la production.

Construire la figure politique de l’usager

Changer les consciences par l’organisation matérielle de la production

La proposition d’une Sécurité sociale de l’électricité avec gratuité à l’usage est souvent disqualifiée d’emblée. On la juge irréaliste et incitant au gaspillage. Elle serait incompatible avec les contraintes physiques du réseau, avec l’équilibre entre production et consommation ou encore avec les impératifs écologiques. Derrière ces objections, il y a une idée implicite : si l’électricité n’a pas de prix, alors elle n’a plus de valeur, donc les individus n’ont aucune raison de réguler leurs usages.

Mais cette critique repose sur une confusion profonde entre deux éléments (prix et responsabilité) extraits de leurs conditions sociales d’actualisation. Cette confusion implique que la contrainte marchande, le signal prix et la sanction individuelle sont les seules modalités pratiques d’organisation des comportements collectifs. Or l’histoire du régime général de la Sécurité sociale démontre exactement l’inverse. On ne paye pas ses soins à l’hôpital, pourtant on ne « surconsomme » pas la chirurgie. On ne paye pas ses années de retraite à la sortie du travail, pourtant on ne « profite » pas indéfiniment du système. Pourquoi ? Parce que ces droits sont institués politiquement, portés par des collectifs, financés par le travail, et compris comme tels. De cette nouvelle donne socio-économique, de la bascule d’un consommateur de soins à un usager d’un système productif de soins, il y a toute la distance que les abstractions des raisonnements économicistes du type « toutes choses égales par ailleurs » sont incapables de voir. Car, précisément, toute chose n’est pas égale par ailleurs.

La Sécurité sociale de l’électricité opère une révolution dans un secteur de l’économie en faisant émerger une nouvelle figure politique, celle de l’usager. Non pas un consommateur isolé, soumis à des prix et à des arbitrages individuels, mais un acteur collectif, impliqué dans les choix de production, de financement et d’usage. L’usager n’est pas extérieur au système. Il en est partie prenante. Il ne paie pas à l’acte, mais il contribue à la cotisation. Il ne subit pas un tarif, mais il participe à des décisions.

La gratuité à l’usage ne signifie pas l’absence de règles. Elle signifie que les règles ne passent plus par le mécanisme aveugle des prix, mais par une institution ad hoc où l’équilibre du système électrique, la planification des capacités, la gestion des pointes, la définition des priorités d’usage deviennent des questions politiques, débattues dans des instances collectives. Ce n’est plus une affaire de « bon comportement individuel », mais de choix collectifs assumés.

C’est là que s’opère le basculement des consciences. Non pas par le truchement des outils de gouvernance néolibérale – la pédagogie, la culpabilisation, les campagnes de sensibilisation –, mais par l’organisation matérielle de la production. Quand les individus deviennent des usagers d’un système qu’ils financent, qu’ils pilotent, qu’ils comprennent, leur rapport à l’électricité change. Ils ne raisonnent plus en termes de facture ou d’économie personnelle, mais en termes de fonctionnement collectif. Ils passent d’un raisonnement abstrait : « Je consomme moins pour payer moins », à un raisonnement concret : « Nous produisons et utilisons de l’électricité selon des choix que nous avons définis. »

Cette transformation peut s’accompagner de règles spécifiques. La gratuité peut par exemple être pleinement garantie pour les usages essentiels, liés à la résidence principale, à la vie quotidienne, à l’autonomie. D’autres usages, plus intensifs ou spécifiques, peuvent faire l’objet de délibérations collectives, de priorisations, de régulations non marchandes. Mais, dans tous les cas, le principe reste le même : on ne régule pas par le prix, mais par la décision politique.

Ce point est vraiment décisif, car il permet de sortir de l’impasse actuelle, où l’on oscille entre deux modèles également inefficaces. D’un côté, un marché qui individualise les comportements et produit de la précarité, de l’autre, un État qui tente de piloter les usages à distance par des normes, des incitations ou des interdictions. Dans les deux cas, les individus restent extérieurs aux décisions. Ils pâtissent plus qu’ils n’agissent.

Construire la figure de l’usager, c’est rompre avec cette extériorité. C’est reconnaître que les comportements énergétiques ne sont pas des données naturelles, mais des produits sociaux, transformables. C’est affirmer que la sobriété ne peut pas être imposée, mais doit être organisée collectivement. Et que cette organisation suppose des institutions, des droits, des responsabilités partagées. Autrement dit, la gratuité n’est pas un abandon de la maîtrise, c’est la condition de sa réappropriation. Elle permet de sortir du face-à-face stérile entre consommateur et fournisseur, pour construire un rapport politique à l’électricité et transformer une relation marchande en rapport social conscient. Le cas du tarif des agents des industries électriques et gazières fournit un appui empirique à cette thèse, à laquelle tout bon·ne marxiste acquiescera volontiers. Ces travailleur·euses bénéficient en effet d’une quasi-gratuité de l’énergie consommée. Peut-on sérieusement croire que des personnes dont l’activité est au cœur des enjeux énergétiques dilapident sans soucis ? Il faudrait enquêter sérieusement pour confirmer la thèse, mais il est probable que le rapport à l’énergie spécifique qu’entretiennent ces personnes se trouve au principe de pratiques qui démentent l’anthropologie économique libéral.

Quoi qu’il en soit, la Sécurité sociale de l’électricité est donc aussi un projet de transformation des consciences. Non pas au sens moral ou idéologique, mais au sens matériel. Changer les institutions, c’est changer les pratiques. Changer les pratiques, c’est changer les représentations. Et c’est ainsi que peut s’ouvrir une véritable bifurcation écologique : non pas par contrainte, mais par appropriation collective des conditions de la production et de l’usage.

Socialiser l’énergie pour sortir du marché

La question de la socialisation de l’électricité est aujourd’hui souvent rabattue sur des solutions locales, coopératives ou citoyennes. Face aux impasses du marché libéralisé et à la défiance vis-à-vis des grands opérateurs, se développent des initiatives portées par des collectifs, des coopératives ou des fournisseurs dits alternatifs, comme Enercoop, qui entendent « reprendre la main » à l’échelle territoriale. Ces dynamiques peuvent apparaître comme des alternatives, mais elles butent rapidement sur leurs propres limites, car elles ne sortent pas du marché, elles s’y adaptent.

Le citoyennisme énergétique repose sur l’idée qu’en changeant d’échelle ou d’acteurs, on pourrait transformer la nature du système. Que des coopératives citoyennes, des régies locales ou des fournisseurs « éthiques » permettraient de corriger les effets du capitalisme énergétique sans en modifier les fondements. Mais, dans les faits, ces structures sont prises dans les mêmes contraintes économiques que les autres acteurs, à savoir équilibrer leurs comptes, vendre de l’électricité, sécuriser des financements, répondre à des appels d’offres, négocier avec les banques ou encore composer avec les règles du secteur. Elles s’insèrent dans un cadre existant, qu’elles ne peuvent pas transformer seules. Sans même évoquer le rapport de force insurmontable avec les trois mastodontes que sont Engie, TotalEnergies et EDF.

Le cas des coopératives est particulièrement révélateur. Elles portent souvent un projet politique sincère, une volonté de relocalisation, de participation, de transition écologique. Mais elles sont traversées par une contradiction structurelle, car elles doivent fonctionner comme des entreprises sur un marché qu’elles prétendent dépasser. Elles vendent de l’électricité en fixant des prix, en construisant des modèles économiques qui arbitrent entre rentabilité et accessibilité. Même lorsqu’elles réinjectent leurs excédents dans le projet collectif, elles restent dépendantes de la logique marchande. Elles ne peuvent garantir ni la gratuité, ni l’universalité, ni la planification. Elles peuvent seulement atténuer certaines dérives, et être en cela progressistes, mais elles ne peuvent changer les règles du jeu les plus structurantes.

Ce constat ne disqualifie pas ces initiatives, il permet de comprendre leurs limites. Car le problème n’est pas la bonne volonté des acteurs ni leur ancrage local, le problème, comme toujours, porte sur le financement. Tant que la production d’électricité dépend de flux financiers conditionnés par la rentabilité d’investissement bénéficiant de revenus marchands, alors les décisions seront contraintes. Tant que les investissements passent par le crédit, les subventions ou les modèles économiques à équilibrer, le pouvoir restera du côté de ceux qui contrôlent l’argent.

C’est pourquoi la question centrale n’est pas celle de la gouvernance ni celle de la taille des structures, mais celle du financement. Qui paie ? Comment ? Selon quelles règles ? Tant que ces questions ne sont pas tranchées politiquement, toute tentative de transformation reste partielle.

La cotisation sociale ouvre ici une autre voie. Elle permet de sortir la production d’électricité du marché, en la finançant à l’avance, de manière mutualisée, sans prix, sans vente, sans retour sur investissement. Elle permet de construire des institutions de financement autonomes, contrôlées par les travailleur·euses et les usager·es, capables d’allouer des moyens selon des choix politiques, et non selon des critères de rentabilité. Elle permet de désolidariser le travail de la production de profit, et de reconnaître la production d’électricité comme une activité socialement nécessaire, financée collectivement.

Socialiser l’électricité, ce n’est donc pas multiplier les initiatives locales ni moraliser les acteurs du marché. C’est changer les institutions qui structurent la production. C’est passer d’un système où l’électricité est vendue à un système où elle est produite et financée comme un droit. C’est sortir des logiques de concurrence, de prix, de dette, pour construire une économie fondée sur la cotisation, la qualification et la décision collective. Cela ne se fera pas sans conflit. Cela ne se fera pas par simple agrégation d’expériences locales. Cela suppose une stratégie posée d’emblée au niveau macroéconomique, une organisation politique de l’ensemble des travailleur·euses du secteur. Alors, la socialisation de l’électricité peut devenir autre chose qu’un slogan : une transformation réelle du mode de production !

Eléments de réflexion

Le schéma de financement par cotisation est une modalité sui generis, unique en son genre, un système financier autonome19. C’est pourquoi, d’une certaine façon, tout reste à faire, et ce texte n’a certainement pas vocation à imposer un modèle. Il suggère bien davantage un programme de travail tendu vers un déjà-là transposable au secteur électrique. En prenant garde à la bureaucratisation, entendue comme la constitution d’une classe de travailleur·euses pour qui les tâches de gestion deviennent une fin en soi et pour soi, ainsi qu’au recours à la finance institutionnelle, il existe un formidable espace de réflexion sur l’organisation institutionnelle de la Sécurité sociale, qui appelle la contribution de l’ensemble des travailleur·euses du secteur.

De nombreuses questions se posent à l’aune des réformes de la Sécurité sociale et de son architecture institutionnelle. Par exemple : l’existence de différents régimes, les opérations de transfert dites de compensation entre régimes excédentaires et bénéficiaires, l’abandon d’une cotisation à taux interprofessionnel unique, la gestion initiale par des représentant·es syndicaux, la reprise en main par le gouvernement et le Parlement, notamment via le recours croissant au budget de l’État sous l’effet d’une baisse des cotisations patronales ou via la création de la CSG, les taux de prélèvement salarial et patronal, une cotisation ad hoc pour les revenus du patrimoine et de placement tant qu’ils existent, le découpage en branches, etc. Prenons la dernière de ces questions. La transposition des six branches – famille, maladie, retraite, accidents du travail et maladies professionnelles, autonomie, recouvrement ­– vers une Sécurité sociale de l’électricité pourrait recouvrir une architecture fonctionnelle, où l’on retrouverait les différents métiers cœur, production, transport, distribution, avec des ramifications au sein de chaque branche, par exemple selon les technologies de production au sein d’une branche production. Chaque sous-branche resterait ainsi responsable de la maîtrise des enveloppes budgétaires allouées sur la base d’un programme d’investissement, de construction, de recherche et développement, décidé collectivement en amont.

Quoi qu’il en soit, on comprend aisément que ces sujets devront être discutés entre travailleur·euses selon des modalités où l’information devra être hiérarchisée. Le recours aux outils informatiques représente à cet égard un formidable appui qu’il faudra considérer.

De même que la généralisation de l’activité salariée en France accompagnait ce financement sui generis par cotisation via une fraction du salaire socialisée, de même une Sécurité Sociale de l’électricité pourrait contribuer à l’électrification généralisée des usages, aussi bien chez les ménages que pour les entreprises. Il existe en effet un intérêt économique important à s’extraire du financement par dette et par fonds propres pour assurer, à un moindre coût pour la collectivité, les investissements nécessaires à l’électrification. Parce que les infrastructures dont on aura besoin (réseaux, éoliennes, modules photovoltaïques, éventuellement nucléaire) sont des infrastructures dites « capitalistiques » : elles concentrent l’essentiel de leur coût sur la phase d’investissement initial. Or, dans l’économie financiarisée actuelle, une telle structure de coût implique le recours à la dette ou aux fonds propres, qui peuvent, suivant le risque financier du projet, faire exploser les coûts totaux (financement inclus), au point de représenter une fraction importante du coût de l’électricité, sinon la majorité, suivant les hypothèses20.

Il faut souligner ce que cela a de scandaleux : le niveau de votre facture servira pour une bonne part à payer des capitalistes de la finance internationale (investisseurs institutionnels, apporteurs de capitaux propres, banques, etc.). De là vient l’argumentaire porté par ATTAC et Sud Energie21 selon lequel il y a un avantage net à faire porter l’effort de financement par l’État, en recourant à des subventions ou à des émissions de dettes souveraines sur les marchés pour bénéficier d’un meilleur taux. Mais la logique reste la m"ême… Ce qui est socialisé dans une telle proposition, c’est surtout cette fraction de la charge de la dette de l’État français que le montant de la facture servira à couvrir. Les usagers de l’électricité resteraient débiteurs des marchés financiers. Il faut sortir de cela !

En outre, vis-à-vis des industriels capitalistes, il y aurait, malgré l’apparent paradoxe, un double intérêt à mettre en sécurité sociale le secteur électrique. Un premier intérêt d’ordre économique, ou « de compétitivité », comme on dit en langage capitaliste. La gestion, même transitoirement, selon les normes du capitalisme financier internationalisé peut trouver un intérêt à une Sécurité sociale de l’électricité. Nombre de ces industriels capitalistes sont exposés à des exigences de rentabilité sous contrainte d’une concurrence internationale où le droit du travail sert de variable d’ajustement.

La flambée des prix de l’électricité entre 2021 et 2024 a été l’occasion de destructions nettes d’emplois et a provoqué l’émoi de la bourgeoisie française sur les perspectives rêvées d’une relocalisation de certaines industries, ou en tout cas de leur maintien. La petite bourgeoisie a également été durement impactée. On se rappelle la « crise des boulangers22 ». Il n’est pas question ici d’argumenter politiquement frontalement ces prises de position liées à des intérêts de (petits) capitalistes. Il s’agit de souligner l’intérêt y compris côté patronat23, si l’on s’en tient à une analyse en termes de coûts, qu’il y aurait à mettre en sécurité sociale l’électricité.

Deuxièmement, il suffit de remarquer ce que le contrôle de l’infrastructure de production et d’acheminement de l’électricité en France, de son financement jusqu’à son démantèlement, en passant par son exploitation, par la classe des travailleur·euses, offre comme leviers dans la lutte des classes, pas uniquement par la grève générale, mais aussi par le refus de livrer certains points de livraison liés à des industriels réactionnaires, pour comprendre le second intérêt, proprement stratégique, d’une Sécurité sociale de l’électricité dans une perspective communiste élargie.

Afin de donner une consistance à la perspective, nous pouvons nous adonner à un petit exercice de chiffrage comparatif avec le financement du régime général de la Sécurité sociale. Disons-le tout net : il ne s’agit pas de déployer une rhétorique de l’acceptabilité ; il s’agit bien au contraire de montrer positivement comment des institutions ouvrières dans leur philosophie d’origine ont pu manipuler des sommes monétaires qui représentent un pourcentage significatif de la richesse d’un pays développé. Ainsi, notons d’abord que la part des prestations sociales dans le PIB n’a fait que croître entre 1959 et aujourd’hui, passant de 12,2 % du PIB en 194924, à 15 % en 1960, puis aujourd’hui autour de 30 %. Les cotisations sociales représentaient plus des trois quarts des ressources de la Sécurité sociale jusqu’en 1990, avant que la main gauche de l’État n’interviennent (via la CSG, des impôts et des taxes). Les montants nominaux se montent à 600 milliards d’euros environ25. En comparaison, les investissements dans le secteur électrique (production, flexibilité et réseau) pour les décennies à venir jusqu’en 2050 représentent de l’ordre de 20 à 25 milliards d’euros par an suivant les scénarios, soit moins de 1 % du PIB. Et cela dans une perspective d’endettement et d’apports de capitaux, donc avec un coût d’accès à l’argent qu’un financement par cotisation fait disparaître ! RTE fournit un autre point de comparaison sur les montants en jeu : rapportés à l’investissement total (public et privé) en France, donné à plus de 500 milliards d’euros par an, les dépenses d’investissement pour le système électrique représentent une faible part, entre 3 % et 4 % de l’investissement total sur la période considérée26.

Côté ressource, en gardant en tête l’attaque de la bourgeoisie sur les niveaux de cotisation et les exemptions, en particulier celles liées aux employeurs, les cotisations sociales représentent elles 554 milliards d’euros en 202427.

D’après les statistiques publiques28, en 2024, la contribution des industries électriques et gazières à la création de richesse, dite valeur ajoutée, s’élève à 2,2 % du PIB, soit 56,3 milliards d’euros, dont plus de 80 % imputable au seul secteur électrique, d’après l’Insee. EDF a transféré la même année environ dix milliards d’euros au titre de son endettement financier et de la gestion de sa trésorerie via des produits financiers29. En considérant l’ensemble des autres acteurs du secteur électrique, il est probable que le secteur générerait suffisamment de richesse pour assurer comptablement sa propre reproduction et son développement, si ce surplus n’était pas capté par des actionnaires et des créanciers ! Nous avons fait le choix de nous focaliser sur le secteur électrique, mais il s’agirait également de mettre en sécurité sociale les industries gazières.

Organiser démocratiquement un secteur électrique socialisé

Socialiser l’électricité ne peut pas non plus se limiter à changer le mode de financement ou à proclamer la gratuité pour les usager·es. Il faut aussi répondre à une question décisive, souvent laissée dans le flou dès qu’on parle de communisme ou d’autogestion : comment organiser concrètement un secteur aussi vaste, aussi technique, aussi interdépendant que le secteur électrique à l’échelle d’un pays ? Comment produire sans patron, sans direction surtout, sans tomber dans le chaos ? Comment sortir de la direction capitaliste ou étatique sans nier les exigences de coordination, de sûreté, de maintenance et de planification ? Autrement dit, comment reprendre la maîtrise du travail ?

Ce point est central, parce que la dépossession des travailleur·euses ne se joue pas seulement dans la propriété juridique de l’entreprise ou dans la captation du profit. Elle se joue aussi dans l’organisation quotidienne de l’activité. Aujourd’hui, dans la plupart des entreprises du secteur, les salarié·es exécutent, adaptent, bricolent, compensent, mais ne décident pas. Ils portent concrètement le système sur leurs épaules, tout en étant dépossédés de sa conception et de ses finalités. C’est cette contradiction qui nourrit la souffrance au travail, le sentiment d’absurdité, l’épuisement, la perte de sens. Reprendre la maîtrise du travail, ce n’est donc pas un supplément démocratique, c’est le cœur même du projet.

On peut partir ici d’exemples modestes mais éclairants. Une structure comme Enercoop montre qu’il est possible de faire fonctionner une entreprise de 350 salarié·es avec davantage de collégialité, une circulation plus large de l’information, une attention plus forte au sens de l’activité, une implication plus ou moins forte mais réelle des salarié·es et des sociétaires. Cette expérience montre aussi immédiatement sa limite. Même avec de bonnes intentions, même avec une culture coopérative, une structure prise dans le marché reste contrainte par le marché. Elle peut donc améliorer certaines aspects du travail dans le capitalisme, mais elle ne peut pas émanciper complètement les producteur·ices tant qu’elle reste soumise aux règles d’un secteur marchandisé, même si les apprentissage de la démocratie en entreprise sont d’importantes expériences socialisantes pour éprouver un autre salariat. Trop souvent, les communistes les plus idéalistes pensent l’autogestion comme une disposition innée chez les travailleur·euses. Mais, de la même façon que les dispositions de chef s’apprennent dès la scolarité dans les grandes écoles (voire plus tôt) pour s’approfondir dès la prise de postes dits « à responsabilité » en entreprise ou en administration, de même la responsabilité partagée sur la production s’apprend dans le temps long de la pratique sur le lieu de travail.

Produire sans patron suppose d’abord d’accepter que la démocratie dans l’entreprise ne consiste pas à tout voter tout le temps ni à dissoudre toute responsabilité dans une horizontalité abstraite. Une organisation démocratique sérieuse repose sur des mandats, sur la délibération, sur des niveaux de responsabilité clairement définis, sur le contrôle collectif des décisions et sur la révocabilité de celles et ceux qui les mettent en œuvre, et tout cela s’apprend et ne tombe pas du ciel. Sur ce point, il faut prendre au sérieux ce que le mouvement syndical a su inventer dans ses moments les plus autogestionnaires. Dans un syndicat vivant, on ne supprime pas toute délégation. On la politise. On mandate des camarades pour représenter, négocier, coordonner, animer, mais ces mandats sont discutés, contrôlés, limités et bien sûr réversibles. Il n’y a pas d’un côté une base pure et de l’autre une direction naturelle. Il y a une circulation permanente entre exécution, délibération et responsabilité.

C’est ce type de logique qu’il faut transposer au secteur électrique. Les équipes de production, de maintenance, de réseau, d’exploitation, d’étude, de planification, devraient élire et mandater des responsables techniques, organisationnels et politiques, avec des périmètres clairs, des comptes à rendre et une révocabilité réelle. Les choix quotidiens ne seraient plus imposés par une hiérarchie patronale ou administrative, mais pris dans un cadre délibéré collectivement. Cela n’abolit pas la nécessité de la coordination. Cela change son sens. On ne coordonne plus pour imposer des objectifs extérieurs au travail, mais pour permettre aux collectifs de tenir ensemble la sûreté, la continuité, l’entretien des infrastructures et les besoins sociaux.

Cela implique aussi de distinguer plusieurs échelles de décision sans les opposer. Tout ne peut pas être décidé localement, et tout ne doit pas remonter au national. Le secteur électrique appelle une articulation fédéraliste, avec un vrai principe de subsidiarité30. Ce qui peut être décidé au plus près du terrain doit l’être par les collectifs concernés. Ce qui engage plusieurs territoires, la stabilité du réseau ou les grandes orientations industrielles doit être coordonné à des échelles plus larges. Il faut donc imaginer un fédéralisme électrique, dans lequel des unités locales et régionales de production, de distribution et de maintenance délèguent des mandaté·es dans des instances de coordination supérieures. Ces instances ne seraient ni des ministères bis, ni des états-majors technocratiques, mais des lieux de synthèse, de planification et d’arbitrage construits depuis le bas.

La planification des investissements est sans doute le point où l’on mesure le mieux la différence entre un secteur socialisé et un service public étatique classique. Dans le modèle actuel, l’investissement dépend soit de la rentabilité attendue, soit d’arbitrages budgétaires centralisés. Dans les deux cas, les travailleur·euses n’y ont rien à (re)dire, en témoigne, pour le cas d’EDF, le projet de partenariat avec l’Arabie Saoudite d’une pharaonique infrastructure hydraulique, récemment abandonné. Non pas à la suite31 de prises de parole indignées face à la gabegie écologique et économique de plusieurs salarié·es et syndicats d’EDF. Dans un secteur électrique socialisé, l’investissement devient une affaire politique collective. Il faut décider quels réseaux renforcer, quelles capacités construire, développer ou remettre à neuf, quels moyens de stockage déployer, quels outils maintenir, quels équipements abandonner, quels territoires prioriser ? Ces choix ne peuvent pas être laissés à la spontanéité locale, mais ils ne peuvent pas non plus être confisqués par un centre. Ils doivent être construits dans un aller-retour permanent entre besoins territoriaux, contraintes techniques et délibération générale. C’est à la réflexion de l’agencement institutionnel, qui ne peut se faire que par et pour les travailleurs, que nous appelons.

Cette voie implique d’assumer publiquement et sans faux-semblant la complexité du secteur. Il serait absurde de prétendre que l’électricité peut être organisée sérieusement en niant la technicité des réseaux, la sûreté nucléaire, les équilibres instantanés entre offre et demande, la gestion de fréquence, la maintenance des infrastructures lourdes, la coordination interrégionale, les contraintes climatiques ou la variabilité de certains moyens de production. Le fantasme d’une transparence immédiate de tous les choix à tout le monde mène souvent à une impasse. Il faut au contraire tenir une position plus matérialiste. Oui, le secteur électrique est complexe. Oui, il demande des savoirs spécialisés. Oui, il faudra faire confiance à des ingénieur·es, à des technicien·nes, à des agent·es expérimenté·es. Mais cette confiance ne doit pas être une délégation aveugle à une caste séparée. Elle doit être intégrée dans des institutions démocratiques.

Autrement dit, il ne faut ni technocratie ni anti-intellectualisme. Il faut une confiance mandatée, contrôlée et discutée. Les ingénieur·es et les technicien·nes doivent pouvoir produire des scénarios avec des hypothèses et des modélisations, mais dans un cadre où ces productions sont rendues intelligibles et mises en discussion avec le reste de la société. Cela suppose une montée en puissance considérable de l’éducation populaire sur l’électricité. Non pas une communication publicitaire ou des messages infantilisants sur les écogestes, mais un véritable travail de mise en compréhension. Expliquer les réseaux, les pointes, les investissements, les arbitrages techniques, les temporalités industrielles, les effets des différents choix de production. Traduire la complexité sans la falsifier. Construire des scénarios simplifiés sans les rendre mensongers. Permettre à des usager·es, à des militant·es, à des élu·es locaux, à des syndicalistes, de se saisir réellement des enjeux.

Cette tâche n’a rien de secondaire. Elle est même stratégique. Car une société qui veut socialiser l’électricité doit aussi produire les conditions culturelles de cette socialisation. Et cela crée de nouveaux besoins de travail. Une partie importante des emplois aujourd’hui consacrés au commerce, au marketing, à la conquête de client·es, à la gestion concurrentielle, pourrait être réorientée vers ces fonctions de mise en commun des savoirs, de formation, d’animation démocratique, d’appui aux délibérations locales et nationales. Là où le marché mobilise des armées de commerciaux pour vendre des contrats et segmenter des clientèles, un secteur socialisé pourrait salarier des travailleuses et des travailleurs chargés d’expliquer, de former, de relier, de faire délibérer. Ce déplacement est fondamental. Il montre qu’une autre organisation de la production n’est pas seulement plus juste, elle permet aussi de redéployer du travail vers des activités utiles à des fins politiques.

L’enjeu n’est donc pas de rêver d’une autogestion pure, sans institutions, sans expertise ou sans coordination. L’enjeu est de construire une démocratie du travail à la hauteur de la complexité réelle du secteur électrique. Une démocratie qui ne sacrifie ni la sûreté ni la délibération. Une démocratie qui fasse des travailleur·euses autre chose que des exécutant·es, et des usager·es autre chose que des consommateur·ices. Une démocratie qui accepte la technique mais refuse qu’elle devienne un pouvoir séparé. Une démocratie, enfin, qui prend au sérieux le fait que socialiser l’électricité ne consiste pas seulement à changer de propriétaire, mais à transformer en profondeur l’organisation même de la production.


  1. Dixon, K. (2008). Les évangélistes du marché : les intellectuels britanniques et le néo-libéralisme. Raisons d’Agir. ↩

  2. Pirovano, A. (2000). L’expansion de l’ordre concurrentiel dans les pays de l’Union Européenne. Revue Algérienne des Sciences Juridiques et Politiques, 37(3), 129-142. https://asjp.cerist.dz/en/article/96769 ↩

  3. Allais, M. (2006). Économie pure et rendement social : contribution de la science économique moderne à la construction d’une économie de bien-être. Dalloz. (Œuvre originale publiée en 1945) ↩

  4. Salin, P. (2019). On understanding France and the French situation. Quarterly Journal of Austrian Economics, 22(3), 453-469. https://doi.org/10.35297/qjae.010029 ↩

  5. Vickers, J., & Yarrow, G. (1988). Privatization: An economic analysis (MIT Press Series on the Regulation of Economic Activity, n° 18). MIT Press. ↩

  6. Lordon, F. (2000). Fonds de pension, piège à cons ? Mirage de la démocratie actionnariale. Raisons d’Agir. ↩

  7. Danwitz, T.V. (2006). Regulation and Liberalization of the European Electricity Market - a German View. The Energy Law Journal, 27, 423. ↩

  8. Besant-Jones, J. E., & Tenenbaum, B. (2001). Lessons from California’s power crisis. Finance & Development, 38(3). [https://doi.org/10.5089/9781451952346.022]{.underline} ↩

  9. Internal Energy Market, COM (1988) 238 final (2 mai 1988). ↩

  10. Finon, D. (1996). French energy policy: The effectiveness and limitations of Colbertism. Dans F. McGowan (dir.), European energy policies in a changing environment (p. 21-56). Physica-Verlag. ↩

  11. McGowan, F. (1993). The struggle for power in Europe: Competition and regulation in the EC electricity industry. Royal Institute of International Affairs. ↩

  12. Eising, R. (2002). Policy learning in embedded negotiations: Explaining EU electricity liberalization. International Organization, 56(1), 85-120. [https://www.jstor.org/stable/3078671]{.underline} ↩

  13. Bartle, I. (2002). When institutions no longer matter: Reform of telecommunications and electricity in Germany, France and Britain. Journal of Public Policy, 22(1), 1-27. [https://www.jstor.org/stable/4007746]{.underline} ↩

  14. Reverdy, T. (2014). La construction politique du prix de l’énergie : sociologie d’une réforme libérale. Presses de Sciences Po. ↩

  15. Dezobry, G. (2009). La théorie des facilités essentielles : essentialité et droit communautaire de la concurrence (Bibliothèque de droit international et de l’Union européenne, n° 124). LGDJ. ↩

  16. Da Silva, N. (2022). La bataille de la Sécu : une histoire du système de santé (préf. B. Friot). La Fabrique Éditions. ↩

  17. Reuters. (2022, 13 septembre). Europe props up energy firms amid liquidity crunch. [https://www.reuters.com/markets/europe/europe-props-up-energy-firms-amid-liquidity-crunch-2022-09-09/]{.underline}

    ↩

  18. Foucault, M. (2004). Naissance de la biopolitique : cours au Collège de France, 1978-1979. Seuil/Gallimard. ↩

  19. Ferras, B., & Matt, J.-L. (2015). La question du financement. Vie sociale, 2(10), 131-149. [https://doi.org/10.3917/vsoc.152.0131]{.underline} ↩

  20. Voir à ce sujet l’étude de RTE, « Futures énergétiques 2050 ». ↩

  21. Attac & Sud Énergie. (2025). L’énergie est notre avenir, socialisons-la ! Les Liens qui libèrent. ↩

  22. Inflation : les boulangers vont-ils faire la révolution ? France Culture : [https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-billet-politique/le-billet-politique-du-mercredi-04-janvier-2023-6121007]{.underline} ↩

  23. Il est une autre question de savoir si une Sécurité Sociale de l’électricité en tant que telle trouverait les faveurs du patronat compte tenu de son contenu révolutionnaire. ↩

  24. Ferras, B., & Matt, J.-L. (2015). La question du financement. Vie sociale, 2(10), 131-149. [https://doi.org/10.3917/vsoc.152.0131]{.underline} ↩

  25. La protection sociale en France et en Europe en 2021 > édition 2022 > DREES. Fiche 3 : « La protection sociale depuis 1959 ». ↩

  26. RTE, Futures énergétiques (p. 585). ↩

  27. La protection sociale en France et en Europe en 2024 > Édition 2025 > DRESS. ↩

  28. SDES, Chiffres clés de l’énergie - Édition 2025. ↩

  29. EDF, document financier de 2024 (p. 464-465). ↩

  30. Le principe de subsidiarité est un principe politique selon lequel la compétence et la responsabilité d’une action publique, lorsqu’elle est nécessaire, revient à l’entité compétente la plus proche de ceux qui sont directement concernés par cette action. ↩

  31. L’abandon du projet n’est pas dû à un revirement de la direction mais à une révision du projet des Saoudiens conduisant à un redimensionnement des besoins énergétiques de leur ville du désert. ↩

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